‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 25 sur 59 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Entretien avec Napoléon.

Depuis long^-temps la haine violente et exagérée que le g^éral avait conçue contre moi , et qui jetait tant d'aigreur dans nos rapports, me faisait sentir la nécessité de m'ent^idre et de m'expliquer avec lui. Je sc^licit&t uneiiudîence, que je parvins à obtenir en dépit des intrigues et des menées auxquelles on eut recours^ pour détourner le génél'al de me recevoir ; car je ne pouvais , malgré ma qualité de gouverneur, user de mon autorité pour arriver bon gré mal gré jusqu'à lui ; et d'ailleurs je respectais trop son infortune pour user d'un semblable moyen» Voici notre conversation : elle n'est pas toujours montée sur un ton qui soit à mon avantage ;, mais j'ai voulu la donner textuellement /la fidélité que j'apporte dans le récit de cette entrevue^ auquel j'ai cru devoir conserver sa forme , pouvant servir à prouver jusqu'à quel point j'ai poussé l'impartialité dans la rédaction de ces notes.

JXAVOLÉaS,

Ah ! c'est vous , monsieur?.... Eh bien ! que me voulez-vous ?

LB GODYERIIEUB.

Permettez-moi , général , de vous remercier d'abord de la bonté que vous avez eue en daignant m'admettre

Bàl>0li01l«

Tenez , monsieur le gouverneur , point de tartuferie, point de ridicules politesses..^, cela ressrâd)lerait k la conduite des officiers anglais et français à Fontenoy , qui ^ avant de s'envoyer de» baltes et des boulets , ôtaient leur cl^peau ^ et se disaient : Conunanceiiy messieurs.

Je désirei^ais , général , que tous eussica meilleure opinion des égards queje m'eiforce de moa^ trer en toute occasion pour votre- personne..

Des égards !.... vous !.... Monsieur Lowe , je vous Pal dit, ne jouons pas la comédie , et soyons francs. Vous me haïssez à la mort , et moi je ne vous aime pas.... Quant à ces égards dont vous vous targuez, ils sont du même genre que ceux de ce bourreau de votre nation, qui, tout en mettant le bonnet fiatal sur la tète d'un patient , ne manquait jamais de s'écrier : « Excusez de la liberté grande.... -n

LE GOUYSUrSUR.

£hi c'est tout justement oette opinion dé£a^rable que je voudrais vous faire perdre.**.

Mon opiimii*o« maoâieiir!.... Jfç ne Tai j^s^t»blie lëgfèrement : ell^e est fondée sur les faits.... elle a pour base vos actions....

LE CO^VEBKEUR.

Auxquelles vous et les personnes qui vous en-, tourent , gfënéral , avez donné une bien fâcheuse interpi^tion...^ Vous rayouerai-je? Je crois que mon physique peu agréable, repoussant mém^ (car je ne me fais pas illusion) , mes manières brusques, qui proyiennent de Tbabitude des camps....

IIAFOl40K%

L'habitude des oamps !.•• Monsieur Lowe oublie probablement qu'il a fait toutes ses campagnes dans les bureaux?... Mais nous ne sommée point ici pour ressasser le passé.... il ne me regarde pas.... le présent seul doit nous occuper.... et je vous dirai loyalement que, si quelque motif peut compenser le désagprémentde.votre visite, ca'r vos visites ne sont nullement agréables ici....

LE GOUYERMÉUB.

Général, vous m'accablez....

BAPOLÉOir.

Gest juste.... c'est juste ; expIiquons*nous froidement...^ Oui , monsieur , j'avais le désir de trouver l'occasion de la^ver notre linge sale ensemble*»^ Vous avez parlé de l'impression fâcheuse q^e vous devez peut-être attribuer à votre physiqi^..,. Eh

1 36 MÉMORIiO.

bien, oui, monsieur, votre extérieur ne vous a été nullement favorable auprès de nous....

LE GOUVERNEUR

Eh quoi ! un homme , qui a tant connu les hommes , a-t-il pu céder à une aussi puérile considération?

HATQLÉOH.

Non, sans doute, non; je l'ai même dit à Bertrand, et j'ai combattu autant qu'il a été en moi ce que j'appelais alors les préjugés du grand-'maréchal, en soutenant qu'il était possible que vous rachetassiez par de ^andes qualités le repoussant de votre physique.... On ne se fait pas 8<H-méme«

LE GOUVERNEUR

Je remercie votre e:icellence....

NAFOLÉOH.

£h ! monsieur , ne vous hâtez pas de me remercier... Ne voyez-vous pi^s qu'en vous défendant dans cette circonstance , je ne faisais que défendre le simple bon sens.... c'est comme si on mesurait les hommes au mètre.... Il s'ensuivrait que le Suisse Noverraz, l'un de mes valets de chambre, qui a cinq pieds six pouces et des épaules d'Hercule, serait notre maître à tous , et que dans dix ans on * ne parlerait plus de la bataille d'Âusterlitz, et de celui qui l'a gfagnëe. Mais, depuis, vous avez pleinement justifié Pantipathie que le grand-maréchal et M. deMontholon avaient conçue contre

DE SIR HUDSON LOWE. iSy

VOUS.... Vous VOUS êtes montré aussi hideux au moral qu'au physique.

LE eOlIVEIUlEUB.

Général, c'est le gouverneur qui vous écoute, le représentant du roi de la Grande-Bretagne.

HkPOLÉOV,

Efa ! qui vous le dispute ce titre de gouverneur?... il est, pour vous, synonyme de celui de

bourreau.

LE ûouVEiunnjB.

Ces injures....

Oh! écoutez-moi, monsieur, écoutez-moi,... je ne suis pas au bout.

LÉ GOirVERirBUft.

J'écouterai... l'aspect d'une grande infortune....

MAPOLÉOir.

N'impose point à votre cœur de bronze... mais

vous écouterez, parce que j'ai le droit de me

plaindre.

LE gouterheur.

Général, j'entendrai tout avec respect;.... car au moins avec vous je sais à quoi m'en tenir,.... vous ne dissimulez pas votre haine.

Non, certes.

LE GOUVERNEUR

Quant à ceux qui vous entourent.... ils enve-

t38 MÉMOÀtAL

niment tout , et je leur suis redevable d'un ressentiment qui, de votre part, est peujt-étre outre.

Eh! qui verrait de sang-froid votre conduite ?••• Quelle est, par exemple, cette ridicule monomanie qui vous porte à persécuter, à outrager, ceux qui persistent, autant par habitude que par un reste de vénération peut-être , à me qualifier d'emr pereur ?....

LE GOUYERIfEUR.

Permettez qu'ici je vous arrête,. ge|fiér$tl,.« Mes instructions sont précises, et lord Bathurst....

Est un lâche ! Eh ! qui donc lui a donné le droit de me disputer ce titre d'empereur? Ne Tai-je pas acheté assez cher ?.«. Mes soldats ne m'ont-ils pas vu payer de ma personne?.... Les' monarques me doivent des statues d'or.... La royauté était dans la fange.... je l'en ai tirée pour lui donner un nouveau lustre.... Quant à vos Castelreagh, k vos Bathurst, à vos Wellington et tutti qtumti.,., si nn jour on les soustrait à l'oubli honteux auquel ils seront condamnés , ce ne sera que pour rappeler les infamies qui. se rattacheront à l'existence politique de ces personnages; et ils ne devront ce moment d'horrible célébrité qu'aux indignités qu'ils vous ont chargé d'exercer contré moi.

LE GOUYERMEUR.

Be telles imputations sent odieuses....

DE SIR HUDSON LOWE. l39

HAPOLÉON.

Elles sont méritées...i^ le monde le sait Je

m'étais réfugié swr le Bellérophon , sur un vaisseau de l'Angleterre... j'étais l'hôte de votre nation... je devais être. libre..« eh bien ! ces misérables m'ont venduaux Talleyrand , aux Nes^elrode , aux Metternich.

LE GOUVERNEUR

Vous conviendrez qu'il ne m'appartient pas de prononcer sur la validité de cette mesure politique.

hapoléon.

Il est vrai, je m'égare... je me répète... le malheur rend taciturne ou diffus!... l'excès du mal produit une irritation..^ Eh bien! monsieur, que direz-vous, par exemple, pour justifier votre conduite avec lecomte Bertrand?...

LE GOUVERNEUR

Je la justifierai en me plaignant à vous-même des propos plus qu'inconvenants que M. Bertrand se permet contre ma personne.

Eh! monsieur, quand on se £ai]t porte-cle£i, on doit s'attendre à tous les profits de son emploi... Ne voudriez -vous pas que mes officiers, que vous faites souffrir pour l'amour âfi v^, allassent chaque jourà/Plantation-House, vous baiser les m^n^* Ah ! je le sens ! je. crois quf),Tap-

l40 MÉMORIAL

pelant reffervescence de la jeunesse , je me serais cbupé la 0oi*ge arec tous...»

LE ÛOUVEKMBU».

Mais, gënëral!

Oui, monsieur, je tne serais coupé la gorgé avec vous , s'il n'y avait pas aussi loin de la poî* trine de l'empereur Napoléon, au lâche cœur d'un Lowe ! Vous le voyez , tel est le triste résultat de voti^ coupable conduite , que l'Empereur, en discutant avec son* geôlier , perd toute retenue.

LE GOUVERNEUR

Faut-fl vous répéter encore que je ne «uis qu'un instrument...?

HAPOLléON.

Un instrument infâme ! le chevalet de la question extraordinaire... Il vous appartenait bien , à vous scribe d'état-major... oui, monsieur, scribe d'état-'Utàjory d'inventer des tortures pour moi et tout ce qui m'entoure...

LE GOUVERNEUR

, Je dois conserver mon sang-froid , puisque vdus perdez le vôtre. Je n'ai point acquis mes grades seulement dans les administrations de Farmée; et l'on m'a vu long-temps à la tétè d'un corps militaire....

D'un régiment dé brigands... de déserteurs de

DE SIR HUDSON LOWE. l4f

toutes le9 nations.^ toas apostats y miëgats , trattrets, la lie de ce qu'il y a de plus infâme... Si V0U9 aviez été vraiment soldat,... si vous aviez été même réellement An^is , ou vous n'auriez point accepté l'ignoble mission dont on vous chargeait ^ ou vous l'auriez remplie d'une manière moinS' d^radante pour vous et les vôtres.

LE GOUVERNEUR

J'ai la conscience d'avoir rempli mon devoir.

• tSkVOLÉOV.

Votre devoir, monsieur!... Ah! songez-bien à ce que vous venez de dire... Vous jugez mal votre position à notre égard... Sachez que tout ce que vous faites est de l'histoire;... notre entretien même est déjà de son domaine... Un jour elle vous jugera , vos maîtres et vous ; ejle vous flétrira...

LE GOUVERNEUR

Si l'histoire est vraie , elle dira que Napoléon Bonaparte, prisonnier à Sainte-Hélène ,''y subit la juste punition de ses fautes politiques.

C'est un izi&me mensonge !..» die ne dira pas. cela... Mais un homme tel que Napoléon ne doit pas à un homme tel que vous l'explication ou la justification de sa conduite politique... Elle dira , l'histoire, que vodu iïites tous des bourreaux;... elle dira que Bathurst et Gastelreagh sont des-

l4u MÉMORIAL

traîtres, et votre honte à tous rejaillira sur vos enfants... Quant à vous particulièrement, monsieur, le mot est dur, mais je xlois le dire :... savez-vous ce que nous pensons ici de votre personne?... JNous vous croyons capable de tout,... oui^ de tout;.,, et si une seule consolation nous reste, c'est que vous ne puissiez nous arracher notre pensée.

LE GOUVERNEUR

Ah ! quelle affreuse idée !..

Le plus mauvais procédé des Angolais n'est pas de m'a voir fait jeter à Sainte-Hélène, où la mort m'attend sans doute; mais c'est de vous y avoir envoyé pour être mon geôlier... Vous êtes pour nous un plus horrible fléau que tous ceux dont nous menace le climat meurtrier de ce misérable rocher.

LE GOUVERNEUR

Ne perdez pas tout espoir , général ; peut-être qu'un jour , rendu à votre patrie , à votre famille...

Si je pouvais croire un seul instant au retour d'un pareil bonheur, il suffirait que ce fût de vous que me vînt cette espérance, pour <^e je la perdisse à l'instant même.

LE GOUVERNEUR»'

Le seul désir d'apporter quelque consolation à votre captivité

DE SIR HUDSOI( LOWE. l43

HAPOLÉON.

Trêve de perfidies ;... dé vous , je ne puis croire que le mal.

LE GOUVERNEUR

Pensez-vous que cette opinion que vous avez pu concevoir de moi n'est pas un fardeau pénible..? Ah ! je n'ai pu supporter tant de mépris , tant de haine!.... Général, j'ai demandé mon rappel, et bientôt .peut-être. vous serez débal'rassé de Lowe.

Ma foi, je vous l'avouerai franchement , c'est la seule parole a^jréable que vous m'ayez fait entendre de votre vie.

LE OOUVERNEUB.

Cette nouvelle parait avoir rendu quelque gaieté à votre excellence...

Pourquoi pas?... Mais vous me trompez... oui, vous me trompez;... vous n'êtes pas homme à m'instruire d'un événement qui pourrait me faire plaisir... Vous resterezi... A propos , monsieur , n'espérez pas que j'entre dans les détails ig^nobles des privations que votre parcimonie nous impose... Non, non, cela est trop au dessous de moi.

LE GOUVERNEUR

Général, je suis désespéré que vous ne. compreniez pas combien il m'est pénible de restreindre vos dépenses; mais la modicité de la somme qui

f44 MÉMOAUl.

m'est aHouée m'oblige k une économie dont les conséquences me contrarient YÎYement pour vous et votre maison.

BAPOl40N*

Qui TOUS demande qudque chose ?»•• Qui vous prie de qae nourrir?*., quand vous cesserez l'envoi de vos provisions , si j'ai faim, j'irai trouver vos braves soldats du cinquanie«troi(|j|f^e, dont j'aperçois d'ici le camp* J'irai m'asseoir à la table de leurs grenadiers, et, bien que je les aie souvent battus, ils ne repousseront pas , j'en suis sûr, le plus vieux soldat de l'Europe... Oui , monsieur, car la modestie est ici hors de saison , la renom* mée de Napoléon restera immortelle... Les libelles que votre cabinet a fait écrire à si grands frais contre moi ne peuvent rien ,... et n'ont servi qu'à mettre au jour la bassesse de votre gouvernement... . La vérité perce les nuages,..* elle brille comme le soleil; comme lui, mon nom est impérissable.

LE OOUVBAKEOli.

Votre «Kodlenoe daignera-t-elle recevoir les commissaires des trois puissanoes , qiii désirent lui être présentés? •f

BAPOLÉOIT,

Vous savez, monsieur, que je dénie à ces envoyés le caractère politique dont on a jugé à propos de les affubler?.... pourtant je les recevrai volontiers co«nme hommes privés, car je n'ai

DE SIR IIUDSON LOWE. r45

4'a1»8nioh pour ancun d'eul, pas même pour M* *<fe Montchena^ ie eommissaîre français, qui ihi reste peut être un fort brave homme; c'est à moi quMl doit sa cadiation de la liste des émigrés; et puis , après tout , il est Français , et aucune opinion politique n'a le pouvoir de détruire chez moi l'influence d'un pareil' titre.... Qu'ils vien* nent donc.

LE GOUTERirEIJR.

Je désirerais aussi vous entretenir des bâtisses nouvelles de Long^ood.

E3i! monsieur, on ne vous entend parler que d'économie ; vous nous nattez à la portion con^ grue , au point de ne nous faire donner par joux que quatre bouteilles de vin pour ùt personnes « et vous voulez nous faire iu^nstruire un palais pour prison \.^ Croyez-vous donc que je rfssterai un siècle ici.,. ? Mon , monsieur ; j'y mourrai bien^ t6t 9 vous et l'Angleterre aidante

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