CHAPITRE XXL
Dévouemem fanutique des servitears de Napoléott. «— Lear culte
podr lui.
Il y avait dans le grand caractère de Napc4éon ^ dans ses idées gigantesques^ dans la magiqne souvenance de ses hauts faits, dans son langage vif, coloré et énergique, enfin, dans les plus minutieux détails de sa vie , je ne sais quelle puissance surnaturelle et merveilleuse qui pénétrait les âmes. Une atmosphère d'enthousiasme Fenveloppait, et tout ce qui l'approchait était entraîné dans son mouvement. C'était presque le dévouement religieux, que Napoléon inspirait aux siens ; c'était des hauteurs de la gloire qu'il apparaissait sans cesse rayonnant à leurs yeux. Combien il en fut qui , sur le champ de bataille,, lui sacrifièrent sans hésiter leur sang e\ leur vie, poussés seulement par ce sentiment d'adoration que son nom inspirait ! Ses soldats couraient , à sa voix^ au devant de la mort, comme les pre-» miers Mahométans à la voix du prophète de la Mecque.
Son intolérable despotisme , son génie remuant
MÉMORIAL DE «R Hl^OSON LOWE. iSj
et tracassier , son insatiable Ambition , ses guerres continuelles^ sa tyrannie nilitaire, fléau cruel qui fatiguait rËwx>pe , cette suprématie du sabre, qui toonnentait et accaUait la nation française , et dont les funestes effets ont survécu à sa puissance, tout cela ne put désaiicbanter la foule; même après Ja diute de FËmpereur, elle ne put s'empécber de voir autour de son front Tauréole du grand homme. Le retentissement de sa vcôx continua de frapper le monde , même lorsque cette voix ne partit plus du tr6ne et qu'elle eut cessé de proférer des pardbs de commandement, même au jour où on eut sondé l'effrayante profondeur de l'abime où son despotisme et ses guerres avai^iit jeté l'Europe.
Si l'esprit des peuples était resté , malgré tout , imprégné de ce dévouement religieux , de ce culte de vénération et d'enthousiasme pour Napoléon ; si les soldats de toutes nations et de toutes eoor* trées inclinaient respectueusement , devant son image, leur front sillonné par le feu des batailles , que l'on juge de la force et de la tenace énergie qu'avai€i:it acquises oe sentiment et ce culte dans l'ame et dans le cœur des Français de I^ongwood: et certes^ en ^ux, au moiiabs , il était natixrdi ; j'en comprenais et j'en excusais qiéme les excès. Qui de nous tous eût pu en agir autrement avec ces b^os de la fidélité let de l'honneiir?
Ils s étaient courageusement dévoués pour lui ;
l56 MÉMORIAL
ils avaient sacrifie à leurs serments et à leur amour les -affections de la terre natale, les jouissances de FEurope et toutes les espérances de fortune politique. Un pareil déyouement , une aussi noble et g;ënéreuse fidélité pour un illustre malheureux , devaient excuser toutes les faiblesses.
Gomme je Fai dit, ces Français enthousiastes poussaient leur respect et leur attachement à Napoléon jusqu'au culte religieux. J'avais un jour, avec M. Las Cases , une assez vive altercation sur la qualification d'empereur , objet éternel de dispute et de récrimination entre nous , et dont les Français de Longwood ne voulaient, en aucune occasion, priver Bonaparte. Au milieu de la discussion , je lui dis avec vivacité : « Mais songez donc combien il est peu raisonnable à vous de traiter toujours Napoléon en empereur et en souverain. — Que parlez-vous de souveraineté , monsieur le gouverneur? me répondit monsieur' Las Cases; c'est bien plus encore de notre part , c'est du culte. Oui , c'est un culte que nous professons pour Napoléon. Nous faisons mieux que l'honorer comme notre empereur , comme notre maître et seigneur en cette terre ; l'Empereur , à nos yeux et dans nos sentiments, n'est plus dece monde. Nous le voyons dans les nuées , dans le firmament , dans le ciel; et, quand vous nous laissez des choix en opposition avec sa gloire, avec son honneur, avec notre fidélité , c'est le choix des martyrs auxquels
DE SIR HUDSON LOWE. iSg
on disait: Renoncez à votre culte, ou mourez. £h bien ! nous , ici , nous n'aurions qu'à mourir ; nous mourrons , s'il le faut , pour Napoléon ! » C'étaient là les sentiments de toutes les personnes attachées au service de Napoléon. Nul doute que, si on eût voulu tenter quelque chose contre la vie de l'illustre exilé, tous n'eussent volontiers fait de leur corps un rempart à leur maître : et je ne pouvais que les admirer.
Cependant les affaires communes de cette terre se font mal avec des gens dont l'ame est toujours montée au diapason de l'enthousiasme. Moi, qui respectais Napoléon, sans doute, ipais qui n'éprouvais pas pour lui les fanatiques sentiments qui animaient ses serviteurs^, je ne pouvais régler, d'après leurs inspirations , ma conduite qui devait être tout anglaise, toute froide, toute de restriction et de gène. £t de là vinrent les querelles , les antipathies et les accusations. Ceci n'était pas étonnant : dans toutes les choses de ce monde mettez donc l'enthousiasme d'un côté, et la gla* ciale impartialité de l'autre, et vous- verrez.