‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 29 sur 59 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Habitudes de Napoléon à Longwood. — lioctures. — Admiratioo pour Corneille. — Son costume. — Il fut obligé de faire retourner son habit.

Un des plus piquants sujets d'observation pour moi , c'étaient les habitudes et les goûts de l'illustre <:aptif confié ^ ma garde ; et , bien qu'il me fut impossible de les étudier par moi-même , puisqu'il me refusa opiniâtrement tout accès dans son inr térieur, cependant^ d'après les rapports de l'officier d'ordonnance que j'avais placé à Longwood , et ceux du médecin chargé de soigner sa santé ^ je pouvais connaître ces habitudes dans tous leurs détails. Je sab que d'autres ont déjà initié le public dans le secret de la vie intime de J^apoléon; mais ce qui tient à un grand homme peut être répété sans crainte de fatiguer et d'ennuyer. Il y a un certain charme à tout ce qui tient à l'homme extraordinaire , qui fait accueillir avec empressement les plus menus détails qui concernent ses goûts, ses affections et ses habitudes; on aime à l'étudier jusque dans ses plus petites manières d'être.

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La vie de Napoléon était très simple et très uniforme; Fheure de son lever était la seule chose qui ne fût pas fixe. Gomme, en général , son sommeil était agité et interrompu par de longues insomnies , tantôt il se levait à trois heures , poussé hors de son lit par le chagrin, les soucis et les dévorants ennuis de ses veilles ; tantôt il ne se levait qu'à sept heures ; mais rarement il dépassait cette heure dans son lit. Lorsqu'il se levait dans la nuit, il se mettait à lire ou à écrire jusqu'à six ou sept heures; alors, si le temps était beau, il montait à cheval et allait se promener , suivi de quelques uns de ses officiers. Quelquefois, au lieu de faire cette promenade, il se recouchait pour quelques heures ; mais alors il fallait qu'on fit dans sa chambre une obscurité complète, qu'on bouchât soigneusement toutes les fissures des fenêtres ; car la moindre clarté, le plus petit rayon delumière, le tourmentait et l'ii^portunait. Quand il était malade , son valet cle chambre , Marchand , tâchait de l'endormir en lui faisant la lecture de quelque livre. Il déjeûnait tantôt seul, dans sa ehambre , et alors on lui servait son déjeûner entre neuf et dix heures; tantôt il déjeûnait avec ses officiers , et, dans ce cas , on le servait à onze heures : c'était toujours un déjeûner à la four* ebette.

Après son repas il se mettait ordinairement à dicter pendant quelques heures à MM. Montho-

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Ion, Bertrand, Gourg^aud ou Las Cases; et cette occupation le tenait ordinairement jusqu'à trois heures; c'était le moment où il recevait les visites des personnes qui avaient obtenu la permission de se-présenter. La réception durait jusqu'à quatre heures; alors il montait à cheval ou en calèche, et il se promenait pendant une heure ou deux avec toute sa suite. A son retour il dictait ou il lisait jusqu'à huit heures, et quelquefois il remplaçait ces occupations par une partie d'échecs , jeu auquel il était très habile.

Le diner était servi ensuite; rarement il durait plus de vingt minutes ou d'une demi-heure. Napoléon mangeait fort vite, et généralement avec beaucoup d'appétit : il avait toujours été sobre, et il se faisait gloire de cette sobriété , lorsqu'il se comparait à plusieurs princes gloutons de son temps. Il n'aimait que les mets simples et peu épicés : ses deux plats favoris étaient un gigot de mouton rôti et des côtelettes de mouton. Il ne buvait jamais plus d'une demi-bouteille de vin, et encore le mélait-il avec une quantité d'eau beaucoup plus forte. Gomme on lui parlait des maladies de foie , communes dans l'île , et qu'il en dems^rfdait la cause, on lui dit que c'était à l'ivrognerie qu'elles devaient surtout être attribuées. « En ce cas , répondit-il , je ne crains rien ; l'ivrognerie ne ine fera jamais malade. » Un des reproches qu'il faisait ordinairement -aux Anglais v c'ë-

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tait de trop aimer à boire ; il ne pouvait concevoir un dîner angolais sans qu^ivresse s'ensuivit. Un Polonais de sa suite, qui , par son origine , devait être compétent en la question , lui avait persuadé que les officiers angolais du SS''. régiment ^ chargé de la garde de Longwood , se faisaient servir ij. vin après diner, et qu'ils buvaient à tant l'heure. Il fut même très difficile de faire revenir Napoléon sur cette folle supposition. « Eh bien ! combien de bouteilles? » disait-il toujours à son médecin, le lendemain d'un repas où celui-ci avait assisté. « Vos Anglais, répétait-il souvent, préfèrent la bouteille à tout : ils laissent les plus belles femmes pour un pot de porter , ou pour une bouteille de vin d'Espagne ou de France. Nos Français ne sont point ainsi; » et alors il commençait une longue oraison chevaleresque en l'honneur des dames. Toujours est-il que pour la sobriété il payait d'exemple , et que jamais les fumées du vin n'ont dû l'empêcher de s'adonner à ce travail opiniâtre qui pour lui était une impérieuse habitude.

Après son diner il prenait une très petite tasse de café ; et, lorsque les domestiques s'étaient retirés , il disait que c'était l'heure de se renfermer dans son intérieur avec ses amis, et refusait toute visite. Quelquefois il jouait aux échecs ou au whist ; d'autres fois il faisait la conversation avec mesdames Montholon et Bertrand et les personnes de sa suite; mais le plus-souvent il allait à la

comédie , comme il disait )ai-fnéme , c'est-è-Kfire qu'il êe faisait apporter un volume de quelque miteur dramatique, et surtout de Gomeine, et il lisait tout haut pendant une heure; puis il congédiait tout le monde et se retirait, vers les dix ou onzie heures, dans sa chambre à coucher.

Les tragfédies de Corneille étaient la lecture fia^ vorite de Napoléon i il admirait ce grand poète par dessus tous les autres poètes français. Plusieurs fois il lui arrivait d'en faire un éloge d'enthousiasme, et de dire que c'était à Gomc^le que la France était redevable de quelques unes des plus belles et plus glorieuses actions qui honorent les derniers temps de son histoire. Il avait remarqué, disait-il, cette influence des nobles et patrio* tiques sentiments si poétiquement et si énergiquement mis en action par Corneille. « Si Corneille eût vécu de mon temps, s'écriait<4l un jour en s'arrétant sur le sublime qu'il mourut du père de» Horaces, je l'aurais fait prince, m

Napoléon donnait tous les matins le plus grand soin à sa toilette. Après s'être rasé, lavé la figure et les dents , il se faisait jeter de l'eau de Cologne sur le corps et se faisait brosser avec une brosse à chair, tenant cette habitude pour excellente et très favorable à la santé.

Son costume était presque invariablement le même : je l'ai déjà décrit en parlant de ma première réception à Longwood ; le voici dans tous

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ses détails. Il portait une culotte de casimir noir DU de nankin brun, un gilet blanc , des bas de soie, des souliers à boucles d'or, un habit vert k une seule rangée de boutons, un col noir, que le col de la chemise ne dépassait jamais, et un petit chapeau à trois cornes dont l'univers entier connaît maintenant la forme , avec une petite cocarde tricolore. Lorsqu'il recevait , Napoléon portait toujours le cordon et la grande croix de la Légion^ d'Honneur : u C'était bien le moins , disait-il à ce propos, que celui qui avait institué cet ordre de chevalerie , illustré par de si glorieuses actions , en portât lui-même les insignes. »

Lorsqu'il avait passé son habit, il prenait son mouchoir parfumé d'eau de Cologne , une petite bonbonnière et sa tabatière, et, à ce sujet, Napo^ léon riait souvent du conte qu'on a fait sur l'emploi de la poche de son gilet en guise de tabatière, et sur l'immense quantité de tabac qu'on lui faisait prendre.

Napoléon tenait tant à la couleur de son habit , qu'il ne voulait absolument pas en poirter d'une autre couleur; et ceci me remet en mémoire une singulière anecdote. Son habit étant usé , et la couleur étant enlevée par l'effet de l'ardeur du soleil et par la vétusté. Napoléon fit chercher du drap vertchez tous les marchands de James-Town. Mais ce fut peine perdue , on n'en put pas trouver une aune. Napoléon se trouvait donc en grand

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embarras et en une cruelle perplexité; il ne voulait pas porter un habit d'une autre couleur que le vert; il n'y avait dans l'ile d'autre drap vert que du drap couleur merde d'oie , comme l'appellent les Français, et il n'en voulait pas.

Dans cet embarras , Napoléon trancha la difficulté, il fit retourner son habit. Ainsi l'ancien mahre de l'Europe, celui qui avait eu en son pouvoir les trésors des plus riches royaumes , dont la cour était la plus brillante des temps modernes , se vit réduit à porter un habit retourné.

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