CHAPITRE III
Le quatrain anglais et le distique latin. — Mon expédition sur les frontières de la Navarre et du Ronssillon.
Les plus petites causes produisent, on le sait, les plus grands effets , et cet extrait de l'immense catalogue de la sagesse des nations est vrai de tcmt point, quanta ma position envers Bonaparte. La haine implacable qu'il me portait, et qu'il souffla avec tant d'ardeur à tous ceux qui l'entouraient, avait pour principaux motifs un niais quatrain anglais et un misérable distique latin qu'on eut la sottise de lui donner comme étant de moi. Ges deux pauvretés, selon les officiers qui cherchaient à persuader Bonaparte de la réalité de cette odieuse espièglerie, auraient été affichées, placardées par mon ordre en Italie , tandis que le général était en Egypte. Ck>mme on le voit, la rancune daterait de loin. Voici la traduction du quatrain anglais :
Bonaparte a succombé à Alexandrie Où il a perdu sa fatale vie.
Français, tremblez, Vous serez tous guillotinés.
Il Élut avouer que c'était peu flatteur et surtout peu rassurant pour les Français. Voici le distique
latin, dont la malice et Fesprit sont de force avec ce qui précède :
Angloram rursus virlatem sensit; far, cave !
Jam enim , furum dux , Bona pars cecidit.
Ainsi c'était en m'attribuant de mauvaises pointes, de plats calembourg^s, qu'au reste j'ai connus seulement lorsque je sus que Bonaparte m'en croyait l'auteur; c'est àl'aide d'aussi sots et puérils moyens, qu'on parvint à exaspérer Bonaparte à tel point, que les outrages les plus sanglants , les invectives les plus dégradantes , les titres les plus odieux m'étaient prodigués dans son intérieur. Troplieitreux quand ces imputations injurieuses ne m'étaient pas transmises directement par ses officiers, ou par ceux des gens de sa maison qu'il avait chargés plus spécialement de ses rapports avec moi!
Il existait cependant une autre raison , Un fait important qui pouvait servir de motif, au moins plausible , au ressentiment et à la haine du général* A l'époque oii Bonaparte préludait à son vaste, mais inexécutable projet du blocus continental , après avoir pris Malte , Alexandrie et Rosette, menaçant tout l'Orient de ses armes, l'Angleterre alarmée comprit que son salut dépendait d'une mesure énergique. Cette mesure n'était rien moins qu'une insurrection générale de l'Europe contre la France. On voulait forcer le gouverne-
ment français à disséminer ses forces pour les anéantir partiellement. Le plan était hardi; il eut quelque succès. La Ligurie, la province Cisalpine, Lueques, Gènes, Piombino, Bologne, Florence, les États sardes, surtout, furent mis en combustion, grâce aux agents nombreux et actifs du cabinet britannique. Contre un ennemi fort, puissant et tyrannique, comme était alors la France, tout était de bonne guerre : j'acceptai donc une mission politique qui me fut offerte pour aller insurrectionnèr le midi. Je réussis à organiser des bandes de partisans qui inquiétèrent beaucoup Farmée française , et qui entravèrent considérablenient ses opérations en Navarre et dans le Roussillon , où je restai jusqu'à ce qu'un ordre de mon gouvernement m'appelât sur un autre point.
Bien que cette tactique n'ait pas changé la face de l'Europe aussi promptement qu'on l'espérait d'abord , elle ne laissa pas de sourire à la politique anglaise. Depuis , elle exploita toujours avec avantage cette branche de sa diplomatie, et ces manœuvres vinrent , plus d'une fois dans la suite , contrarier les projets de Napoléon, qui les maudît ouvertement et avec son énergie ordinaire. J'aurais désiré, je l'avoue, que ce ftlt là la véritable cause de la haine implacable qu'il avait conçue contre moi. Je me serais trouvé heureux, tout en déplorant d'être en butte aune prévention au moins exagérée, d'avoir encouru le ressentiment de cet
2a MÉMORIAL DE SIR HUDSÔN LOWE.
homme extraordinaire, pour un motif aussi honorable. Mais non, Bonaparte ne pouvait me haïr pour avoir servi mon pays au détriment de son ambition, n y avait dans son caractère trop d'exaltation , trop de tendance à l'enthousiasnie guerrier, pour s'irriter de ce que j'avais nui à ses projets, de ce que j'avais bravé ses g^énéraux les armes à la main. Il préférait me haïr comme son persécuteur, comme son tyran , comme son bourreau , enfin ! cela rentrait mieux dans le dernier grand rôle qu'il se sentait appelé à jouer , celui de martyr et d'illustre victime.