CHAPITRE XXIV
Obstination de Napoléon à consenrer le titré d'empereur.
Napoléon avait la manié de se faire appeler empereur : cet homme, élevé de la tête d'une compagnie d'artilleurs sur le trône de France , ne pouvait comprendre qu'il en fût tombé. Sa chute était pour lui un incompréhensible mystère; il la regardait toujours comme non avenue. Aux Briars comme à bord du Northumberland , à Lon^ood comme à l'île d'Aix, il se croyait aux Tuileries. Vous ne lui eussiez pas mis dans la tête que, puis^ qu'il avait été fait empereur par la grâce des baïonnettes , il pouvait être légitimement destitué par leur puissance.
Aussi c'étaient entre lui et moi de continuelles querelles et discussions à propos de ce titre. J'avais des ordres de mon gouvernement pour ne lui donner que le titre de général Bonaparte , et il s'obstinait à ne pas vouloir adopter cette qualification. C'était , disait-il sans cesse , une insulte que je lui faisais à plaisir; je n'avais , en cette manière d'agir avec lui , d'autre but que celui de l'humilier et de le mortifier : comme si, même en adoptant les
principesles plus stricts du: droit public, je pouvais le reconuaitre, moi sujet angolais , pour souverain d'un pays qui, en ce moment, avait reconnu la puissance d'un autre prince ; et , en ceci ,' c'était chose plaisante pour moi de voir Napoléon mettre en avant les g^rands principes de la légitimité. Que les rejetons de vieilles races de rois, habitués à se voir saluer du titre de légitimes , de princes par la grâce deDieu, s'appuient de ces idées de légitiniité et.de droit divin , pour étayer leur pouvoir, leurs prétentions-, ou leurs protestations contre un gouvernement de fait; que, dominés par les préjugés dont, dans les cours, on a bercé leur enfance, ib finissent eux-mêmes par croire à ce privilège de puissance,' à cette prédestination de commandement et de règne donnés à leur race , je le conçois bien; mais qu'un soldat devenu roi veuille, lorsqu'il a été cassé par l'Europe entière , lorsqu'il a, par son abdication solennelle, reconnu ce jugement, s'opiniâtrer à conserver son titre, je ne vois en cette obstination qu'une faiblesse d'esprit pareille à. celle de ces nobles français qm, en 1793, aimaient mieux monter à la guillotine que de ne pas s^appeler entre eux monsieur le comte, madamt la duchesse,' monsieur le marquis.
CSette obstination de Napoléon à conserver , malgré les destinées et la volonté de l'Europe , le titre d^empereur,^ donna lieu plus d'une fois à des discussions et à des scènes fort vives. Ce fiit entre
lya MÉMORI4L
lui et moi une des premières et. des plus puîs*- ^antes causes de mésinteUigenee » d'antipathie et de baine«
Au commencement de mai 1816, peu de temps après mon arrivée, lady Moira étant débarquée à Sainte-Hélène pour y passer quelques jours , j'invitai Napoléon à accepter un dtn^ à Planta^ tion-House, où se trouverait cette dame. Uînvit»tion était adressée an comte Bertrand , pour le gpé* néral Bonaparte» En la recevant Napoléon entra en une grande fureur, disant que c'était de ma part la plus mortelle injure que je pusse lui £aire, que c'était une dérision d'en agir ainsi avec lui; et il défendit im comte de me répondre.
Deux jours après j'allai à Longwood , et , ocmmie nous eûmes avec Napoléon une très vive explication sur plusieurs points, il me dit en frappant du pied et avec les signes de la (Jus violente co* 1ère : a Votre nation, votre gouvernement, vous* même, sere% couverts d'oppiobce à mon sujet; ^os enfants le parta^peront : ainsi le voudra la pos* térité. » Et sur ce que je lui demandai aveclmmeur quels étaient les nK>iifs qui lui ioifttraient une aussi effrayante prophétie, il continua s aFut*-il jamais barbarie plus raffinée que la vôtre, mon-» ^ieur! liorsqu'il y à peu de jours vous m'avez invité à votre table , sous la qualification de général Bonaparte, étaiirce pour me rendre la risée ou l'a* musement de vos convivi^s ? Auriez-^ous niesuré
t)E SIR HÛD80N LOWE. 1^3
Yotlre coBsidëratioa au titre qu'il vous plaisait de me dontier? Je ne suis point pour vous le général Bonaparte : il ne vous appartient point, non plus qu'à personne sur la terre ^ de m'ôter les qualifi-» cations qui sont les miennes.... »
Je fus encore au point d^inviter Napoléon au bal que je devais donner le jour anniversaire de la naissance du prince régnent, aujourd'hui Geor^ QCd ly ; mais l'observation me lut faite en son nom que j'en serais pour ma peine, et que même Na-* poléc»! prendrait cette invitation pour une nou'» vdle insulte ^ surtout si je l'adressais au général Bonaparte; et, comme je ne pouvais employer d'autre titre en lui écrivant officiellement, je renonçai à ce projet d'invitation.
Ce fut surtout dans l'affaire de la déclaration demandée à toutes le» personnes^ de la suite de Napoléon^ que se manifesta le plus vivement cette obstination de la part du captif détrôné à conser^ ver le titre d'empereur*
J'avais communiqué aux habitants de Long-* wood les instructions que j'avais reçues à ce sujet de lord Batburst. Elles portaient que ceux' d'entre eux qui voudraient quitter l'île pour retourner immédiatement en Europe étaient libres, mais qu'il ne serait permis à aucun de demeurer à ^inte'Hélène, s'il ne signait une déclaration par laqudle il se soumettraft aux restrictions impo^' séês à Napoléon per soinic^lement*
La formule de déclaration qu6 j'avais dressée çt envoyée ne convint pas à. Napoléon, et.il y fit substituer la formule suivante : u Nous soussignés, voulant continuer de rester au service de S. M. Tempereur Napoléon , consentons , quelque affreux que soit le séjour de Sainte-Hélène, à y rester; nous soumettant aux restrictions , quoique injustes et arbitraires, qu'on a imposées à .Sa Majesté et aux personnes de son service. »
Ce papier, sig^né par tous les Français , me fut envoyé avec la déclaration que je leur avais fait passer, et qu'ils avaient signée aussi, mais en substituant. les mots de Napoléon .empereur , à ceux de Napoléon Bonaparte. Certes il fallait bien tenir à l'étiquette impériale pour en ag^ir ainsi.
Alors commencèrent les négociations. M. Bertrand m'écrivit : je lui renvoyai le papier, en lui demandant de rétablir Napoléon Bonaparte, au lieu de Napoléon empereur; peine perdue. Je menaçai de renvoyer tous les Français de Sainte- Hélène, à l'exception de trois ou quatre domestiques. Napoléon dit: « Eh bien ! qu'ils partent. >» Enfin, comme j'annonçai que le vaisseau était prêt à les recevoir, et que je leur signifiai l'ordre départir immédiatement, la douleur fut plus forte que l'étiquette , et ils se rendirent à minuit chez l'officier chargé de la surveillance, pour signer le fatal papier. Un serviteur, ncMnméSantini^ iut le seul qui refusa obstiaément de signer rien
qui ne contint pas la qualification d'empereur.
. Napoléon fiit extrêmement tourmenté de .savoir que sa petite cour avait signé une déclaration dans laquelle son titre lui était refusé; et, pour
. obvier à toute discussion ultérieure sur. ce point , il se mit en esprit de prendre un nom supposé.
. Ce projet me fut bientôt soumis ; Napoléon avait deux noms en vue, l'un était celui du colonel
• Muiron, tué à côté de lui à Arcole; l'autre, celui
- de Duroc. Toutefois il fit l'observation que le titre
:de colonel pourrait donner de l'ombrage, au gouvernement anglais , et il se décida pour celui de baron Duroc , ce titre de baron étant, disait-U, le plus bas des titres féodaux. Je répondis à cette
. communication comme je le devais , comme mes instructions m'en imposaient la triste et dure nécessité. Je dis ne pouvoir rien prendre sur moi en cette question ; et, sur ce, Napoléon me fit tenir la protestation suivante :
a II me revient que , dans la conversation qui
. a eu lieu entre le général Lowe et plusieurs de ces messieurs, il s'est dit des choses sur ma position qui ne sont pas conformes à mes pensées.
n J'ai abdiqué dans les mains des repjésentants de la nation , et au profit de mon fils ; je me suis porté avec confiance en Angleterre pour y vivre, là^ ou en Amérique, dans la plus profonde retraite, et sous le nom d'un colonel tué à mes côtés, résolu de rester étranger à toute af-
fiiire poUtique de quelque nature qu'été puisse éOrè.
n Arrivé à bord^du Northumberiand, on me dit que j'ëtais prisonnier de ^erre; qu'on me transportait au delà de la li^e, et que je m'appelais le général Bonaparte. Je dus porter ostensiblement mon titre d'empereur en opposition au titre de général Bonaparte qu'on voulait m'imposer*
n II y a sept ou huit mois , que le comte de Montholon proposa de pourvoir à de petites difficultés qui naissent à chaque instant, en. adoptant un nom ordinaire. L'amiral crut devoir en écrire à Londres ; cela en resta là.
n On me donne aujourdliui un nom qui a cet avantage qu'il ne préjuge pas le passé, mais qui tt'est pas dans les formes de la société. JesuistoU' jùwrs disposé à prendre un noni qui entre dans l'ur sage ordinaire y et réitère que, quand on jugera à propos de faire cesser ce cruel séjour ,/e suis dans ta volonté de rester étranger à la politique , quelque cliose qui se passe dans le monde. Voilà ma pensée : toute autre chose qui aurait été dite sur cette ma- \ ti^ ne la serait pas. »
Or, voici comment, dans des conversations intimer, il tâchait, à ce que j'appris, de justifier sa ténacité à conserverie titre d'empereur Napoléwa. (c On est étonné, lui disait-on, que vous gardiez aussi opiniâtrement ce titré, après votre abdica* tibn. -^ J'ai abdiqué , répondait-il , le trtoe de France et non le titre d'empereur. Jenem'a^peHe
pas Napolëon, empereur de France, mai$ Fempereur Napoléon. — Et de qui jtes-vous donc empereur? à qui commandez-vous ? — Â rien, je le sais ; mais les souverains conservent généralement leurs titres : voyez Charles^uint ; il conserva le titre de roi et de majesté après avoir abdiqué en. faveur de son fils. — Bon pour un prince qui se croit souverain parle droit d'en haut : vous, une fois le canon encloué et l'armée en fiiite, votre 4roit a fini.. — Je ne réponds pas à cela : mais pn veut faire croire que la nation française n'av^^t pas le droit de faire de moi son souverain , et c'esf contre ces principes que je proteste. D'ailleurs, si elle n'avait pas le droit de me faire empereur, elle était également sans droit pour me faire général *, ainsi le gouvernement anglais est absurde. D'ailleurs est-ce bien à lui, véritable gouverne-^ ment de fait , d'élection et de représentation répul^licaine ; est-ce bien à son souverain , roi par la grâce du peuple , de venit me disputer un titre que j'ai conquis, je pense,, assez bravement, à la pointe de mon sabre , et que j'ai justifié au dire de l'univers par plus d'un bienfait et plus d'une gloire? Au reste , si je m'appelle empereur ici , c'est, que vos ministres m'y obligent en m'appelant gênerai; autrement je serais aussi fou que ces fous de Bedlam ou de Charenton, qui, dans leur loge, sur la paille et dans les chaînes , ne répondent qu^aux mots de sire et de majesté, n