CHAPITRE XXV
Projet d'assassinat contre moi. — Fanatisme da Corse Santini " pour son maître. — Napolécm le détourne difficilement de son -projet
Gomme on a pu le voir déjà, il y avait pour moi d'horribles tourments dans IV^ercice de mes fonctions ; après Finimitié du maître, qui s'ex* halait sans cesse en termes outrag^eants , au point qu'il disait souvent au docteur O'Méara que ma place était marquée au bagne de Portsinouth, comme garde-chiourme , si je n'y figurais même bientôt comme forçat, se joignait l'inimitié non moins active et non moins ouvertement insultante de tous ses offif;iers et de tous ses valets. C'était donc un cohcert général d'injures et de menaces dont je ne me serais peut-être jamais sérieusement inquiété si un événement assez important pour moi, comme on le jugera, n'avait été sur le point d'être la conséquence dé cette déplorable levée de boucliers de Lpngwood.
Un nommé Santini ' , Corse fougueux et em-
* Ce Santini publia depuis, sur la situation de Napoléon à Sainte-Hélène , une brochure qne celui-ci jugea de la manière
porté, et qui faisait partie des domestiques^ général Bonaparte , croyant que ma conduite envers son maître n'était' en toiit point que le résultat d'une haine personnelle , se crut appelé à venger le général ; et, nouveau Séide, il ourdit dans l'ombre et le silence le projet d'un meurtre sur ma personne. Plusieurs fois on m'avertit des projets de cet homme, en cherchant à m'insinuer, sur certains personnages de Longwood, d'horribles calomnies que je rejetai comme indignes du caractère de ceux qu'on me nommait. L'expérience me prouva que j'avais raison en pela , tandis que j'eus tort ei^ ne faisant pas surveiller Santini , qui certes était assez exalté par l'enthousiasme pour me tuer.
Dans son délire, dans sa fièvre d'assassinat, Santini , triste , mélancoliquie , s'éloigna de tous ses coll^^ues ; et, pour exercer son adresse , sans qu'on soupçonnât en rien son affreux dessein, il s'adonna à la chasse, où il passait toutes ses journées. On était quelquefois trois ou quatre jours
sniyante : « Santini eût mieux fait de se borner à la stricte yérite , et elle aurait produit bien plus d'effet sur l'opinion publique que les exagérations et les déclamations auxquelles il s'est livré. Au reste , ce n'est pas Santini qui a écrit cette brochure , c'est quelque pauvre diable dent il a emprunté la plume. Tout cela est fait poidr gagner quelques pistoles : Santini a toujours en assez pour exister, mais il n'a jamais eu assez pour faire bonne chère. »
l8o MÉMORIAL
sans le voir ^ Longwood. Mais, tourment par )a pensée des terribles conséquences que pourrait avoir son projet , il en fit confidence à un de se» camarades , auquel il demanda des conseils , et qui| effrayé lui-même de la détermination de Santini, dont il connaissait toute l'effervescence, courut tout apprendre au général. Bonaparte fit venir le Corse, et voici à peu près, tel qu'on me Fa rapporté sur-le<;hamp , le dialogue qui s'établit entre eux.
juatOLÉca ( tetuini Stmtini par wm wtiile ).
Approche...approche ici...Âh ! tu veux tuer Hudson Lowe!...Tu ne <Us rien... Voyons, piEu^leL^ Tu veux le tuer?
SAHTIIII. '
Eh bien ! oui , site !
VkVOLÊOV,
Pourquoi cela?.. Voyons, pourquoi?.. Expliquemoi tes raisons.
8ASTINI (^avec explosion).
Sire, je veux le tuer, parce que je n'ai pu Yoir sans fureur les outrages dont il vous accable... Cet homme est un monstre.
ITÀPOLÉOll.
D'accord!
sianm.
Je veux en finir...Mon fusil k deux coups fera l'affaire : une balle pour lui, une balle pour moi....
DE 8IR HUDSON LOWE. iÇ^
il ^st temps que ce scélërat soit puni de se^ crimes... Quant à moi, je ne puis vivre plus long* temps, si je dois voir encore les infamies dont il, TOUS abreuve.
Fou! misérable fou! ton étroite cervelle n'ai donc pu entrevoir un seul instant dans qiiel affreux précipice nous jetterait TexécutioiL de tOA ridicule, et abominable projet!
8ÀNTUU.
Sire, mon zèle...
Tais-toi !•.. Un zèle pareil est un criiaie. Que le ciel me préserve de serviteurs de ta trempe!... Scélérat !
Le désir seul de venger vos injures...
BAFOLÉON.
Et qui t'a diargé de les venger, mes injuresi ?.... T'ai-je constitué mon champion?,.. Je ne sais qui me retient !,.-Misérable ! n'as-tu donc pu réfléchir à l'horrible accusation qui pèserait sur ton maitre^ si Lowe était tué par un de ses gens..*? Ah!. je frémis quand j'y pense !.., Ainsi l'Europe n'aurait pas manqué de déclarer Napoléon un assassin^ toop lâdie pour frapper lui-même , et stipendiant, conoone à Naples, le bras.d^un lazzarone. Sans doute notre gouverneur est moins qu'un
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bourreau !••• Gest bien l'homme le p1û$ vil, le plus lâche et le plus bas que je connaisse < ; mais , quand tu auras brûlé la cervelle à ce sbiro sicilianOy à ce hideux galeotto, parviendras-tu à ïne laver des horribles imputations qui flétriraient le teste de ma vie, qui poursuivraient ma mémoire? {Marchant avec agitation.) Les malheureux !... Ils ne savent pas quel affreux poison est la calomnie !...Moi, l'assassin d'un Lowe ! Un pareil conte ferait plaisir à bien des gens qui n'en croiraient pas un mot , mais qui le feraient répandre bien vite, le plus charitablement du monde! Puis viendrait le troupeau des niais qui sans peine ajouterait foi à une sejnblable infamie!... Sors d'ici, misérable, et que ce soit fini de^ce projet, ou je te livre moi-même à cet Hudson Lowe, auquel, pour la première fois , je ferai une prière ,, celle de te faire pendre haut et court ; et je suis per^ suadé qu'il l'exaucera, car la commission sera digne de lui. ( Aux personnes qui entrent dans Poppartement.) Messieurs, surveillez cet homme,... ce brigand... Il veut tuer le gouverneur!... Qu'on ne le perde pas de vue.... {En s'éloignant.) Assassiner Hudson !... lui tirer un coup de fusil , à lui ,
* Sir Hudson Lowe est ici narrateur exact; car voici les propres paroles qui écha|^Mdent souvent à Napoléon, au sujet de son 0eolier : Non credevo che un uomo poteva essere basso e viU a tal segno.
DE SIR HUDSON LOl^VE. l83
qui ne doit expirer que sur un ^diafaud , à la porte de Newgate , et en présence de tous les honorables gentlemen de Londres !... Le drôle allait nous faire là une belle affaire [...compromettre mon nom, ma mémoire, mon honneur! n — £t ce fut fini des projets de Santini.