‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 34 sur 59 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Emportemenu de Napoléon. — Ses injures. —> Sa susceptibilité. — n prend mes officiers pour de» assassins. -^ E'emperenf d* Autriche et Santini. •— Le général Teiit bnHer Charias XII à Bender.

Le général Montholon étant tombé malade , M,. Bertrand fîit chargé de son service auprès de Napoléon. Je n'avais pas k me louer deFurbanité du remplaçant de M. Montholon à mon égard ; et , bien que je ne tinsse pas opiniâtrement aux formes et au langage d'un dandy ou d'un fashionable de Piccadilly , encore devais-je exiger qu'on n'eût pas toujours l'injure et la menace à la bouche en tne parlant... Enfin il ne me convint pas d'avoir des rapports, même épistolaires , avec M. Bertrand , et je témoignai l'intention d'entrer en cor* respondance directe avec Napoléon. Je n'avais d'autre intention que celle d'être utile à mon pri"* sonnier, le plus souvent et le plus promptement possible. En effet, cette interposition d'un tiers était au moins ridicule. Le désir que j'avais d'améliorer le sort de Bonaparte était réellement le seul motif qui m'engageât à vouloir être en rap-

port immédiat avec lui , afin d'être plus promptement instruit de ses besoins et de ses volontés, que je satisfaisais , quoi qu'on ait 4it9 en tant que mes instructions ne s'y opposaient pas.

On trouvera probablement que je mets toujours en avant ces mots mes instructions! mais, dusséje me répéter dix fois davantage^ il m'est impossible de dire un mot, un seul mot, pour ma justification , sans que je ne me trouve forcé de parler de ces instructions ou des ordres que j'avais reçus précédemment ou que je recevais depuis mon arrivée à Sainte-Hélène, Qu'on me pardonne cette digression , elle était indispensable , et mes accusateurs eux-mêmes , dont les plus fougueux ont vécu sous le jouç de Napoléon au temps de sa prospérité, soit comme militaires, soit comme administrateurs , savent parfaitement à quoi s'eii tenir sur les termes de l'obéissance passive , divinité à laquelle ils ont si long-temps sacrifié leur libre arbitre. Je reviens au sujet de ce chapitre.

Je témoignai donc le désir, et non la volonté, de correspondre directement avec le généj^al. Étaitil quelque chose de plus naturel ? et pourtant le feu en fut à Longwood ! On cria encore et toujours à l'affreuse tyrannie, au hideux despotisme. Toute la maison se déchaîna contre le gouverneur, et les valets eux-mêmes , jusqu'au dernier marmiton , ne l'épargnèrent pas... Ce ne furent qu'injures et menaces... Napoléon, tout le premier, entra en

une colère affreuse... « Moi correspondre avec ce monstre , cet infâme Galabi'éîs !... Jamais , jamais je ne pourrai tracer une lig^ne directement adressée à cette ame de boue ! n

Ignorant tous ces cris , tout ce dëchainement d'injures, j'envoyai MM. Read et Winyard, mes ^ officiers, pour prendre la correspondance de Napoléon, et s'informer de l'état de santé du général, de ses besoins, et pour me transmettre ses réclamations. Or, voilà Bonaparte prenant ces militaires pour des satellites que j'envoyais pour le poignarder. Il crie à l'assassinat, au guetâpens ,... fait barricader ses portes comme pour soutenir un siège;... charge ses pistolets et ses fusils , fait prendre les armes à toute sa maison ; enfin , transformant son asile en citadelle, et traitant mes très paisibles envoyés de bourreaux , d'assassins à gages , il ne leur permet pas même de franchir le seuil de sa porte. MM. Winyard et Reàd dirent à ses gens qu'il était étonnant que Bonaparte prisonnier eût la prétention de se conduire comme Napoléon conquérant. Leur modération et leur fermeté ne firent qu'irriter le général , à qui ses aides^le-camp portaient , comme à la journée d'Âusterlitz, de seconde en seconde, des nouvelles de là bataille qui dura ainsi pendant deux ou trois jours entre ses gens et mes émissaires. Ceux-ci vinrent enfin me rendre compte du résultat de leur démarche. Je fiis peiné de ce nou-

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vel excès du général , à qui sa malheureuse susceptibilité causait une continuelle irritation qui ne pouvait qu'aggraver son mal , et je répondis à Read et à Winyard , qui se plaignaient de l'accueil étrange qu'on leur avait fait... a Laissons-le tranquille... Que voulez -voue? cet homme-là se croit toujours à la tête de six cent mille hommes ! »

En effet, telle était la monomanie de Bonaparte ; il voulait toujours jouer à la royauté. Sans doute nul plus que lui n'avait été roi; car le pouvoir des baïotinettes , quand une fois il a tué tous les principes constitutifs , est le plus entier et le' plus exigeant des pouvoirs. Mais , par contre-coup , si le chef d'un gouvernement de fait laisse échapper le glaive, seule représentation du sceptre pour lui, il perd tout en même temps ; il ne conserve pas même cette puissance morale qui semble maintenir, en dépit des rigueurs de la fortune, un diadème de convention sur le front découronné des rois que l'on dit légitimes. Telle était la position du général ; et,'s*il ne croyait plus à un empire de fait, du moins se regârdait-il encore comme une espèce d'empereur inpartibus, comme un soldat souverain en disponibilité.

Ceci me rappelle l'exckmation de l'empereur d'Autriche , à qui l'ex-huissier de son gendre , Santini, ce Corse qui voulut m'assassiner, ainsi que je l'ai dit plus haut , présentait , lors du passage de

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ce souveraiD à Brunn, capitale de la Moravie^ k titre d'une pension que lui avait assurée Bona* parte. Cette pièce frappa d'ëtonnement Fempe* reur. Napoléon y sommait le premier de ses par rents ou de ses amis , aucjuel ce titre serait présenté» d'acquitter sans délai le montant de la pension qu'il avait fixée. Cet acte, signé par te grand^maréchai, portait en tête : paa oRDaB.EXPRES de l'em- PEREuii NAPOLÉON !!! « Cela est bien extraordinaire, s'écria François II ! Eh quoi ! cet homme est prisonnier k Sainte-Hélène, et il continue à donner des ordres, des ordres absolus, comme si de rien n'était!... J'en parlerai à Mettemich... A quoi pense-t-il donc , bon Dieu, de laisser aller ainsi les choses ! »

Immédiatement après l'espèce de petite guerre que le général avait soutenue, circonstance dan# laquelle il aurait peut-être désiré donner une seconde représentation de la conduite de Charles XlJ, à Bender ; car lui aussi il se complaisait à s'entendre appeler tête de fer, comme les Turcs avaient appelé Démisbalt le vaincu de Pultawa. U me fit solennellement parvenir la sommation de £aiire cesser les saturnales quo j'autorisais, vu que l'exaspération de sa maison était au comble ; disant qu'il ne répondait de rien, que, disposé à repousser la force par la force, il avait armé ses gens , et que lui-même avait pris son parti; qu'en un;mot il brûlerait la cervelle au premier de mes brigands

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qui tenterait d'arriver jusqu'à lui. Puis il fit dresser la protestation suivante qu'il m'envoya.

u Dans les joumëes dies ii, la, i3| i\ et 16 août 18 19, on a essayé, pour la première Ibis, de violer le pavillon qu'habite l'empereur Napoléon, qui avait été, jusqu'à cette heure, constamment respecté. U a résisté à cette violence en fermant ses portes et ses serrures. Dans cet état, il réitère la protestation qu'il a faite et fait faire plusieurs fois y qu'on ne violera le droit de sa porte qu'en pa^ sont sur son cadavre. l\ a abandonné tout, et yk, concentré, depuis trois ans, dans l'intérieur de six petites chambres, pour se soustraire aux insultes et aux outrages. Si on a la lâcheté de lui envier ce refuge ,on est donc résolu à ne lui en laisser d'autre qu'un tombeau. Attaqué, depuis deux ans , d'une hépatite chronique, maladie eiidémique en ce pays, et depuis un an privé du secours de ses médecins , par l'enlèvement du docteur OlVf éara , en juillet 181 8 , et du docteur Stokoë , en janvier 18 19, il a éprouvé plusieurs crises, pendant lesquelles il a été obligé ne garder le lit quinze ou vingt jours de suite. Aujourd'hui, au milieu d'une de ces crises les plus violentes qu'il ait éprouvées, alité depuis neuf jours , n'ayant à opposer à sa maladie que la patience , la diète , le bain ; sa tranquillité, depuis six jours, est troublée par les menaces d'un attentat et d'outrages auxquels le prince régent, le lord Liverpool , et tout l'univers ,

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savent qu'il ne se soumettra jamais; Comme la volonté se manifeste^ tous les jours de l'avilir et de l'insulter, il réitère la déclaration déjà faite, qu'il n'a pris et ne prendra aucune connaissance, n'a ordonné et n'ordonnera aucune réponse aux dépêches ou paquets quelconques, dont le libellé lui serait injurieux et serait contraire aux formes établies depuis quatre ans pour correspondre avec lui par l'intermédiaire de ses officiers; qu'il a jeté et qu'il jettera au feu ou par ses fenêtres ces paquets insultants , ne voulant rien innover pour toutes ces choses à ce qui existe depuis quatre ans.

» Longwood , ce 16 août 1 81 g.

» Napoléoit. »

Je ne crus pas devoir accorder au général la petite satisfaction d'un assaut en miniature , comme il paraissait si ardemment le désirer. Les plus ridicules caprices , même les plus inconcevables faiblases d'un homme de génie malheureux sont respectables. J'ordonnai donc à Read et à Winyar4 de cesser leurs visites à Longwood , où l'on n'en continua pas moins à nous traiter, eux de sicairesy et moi à' homme atroce , àe. bourreau y et à^nfame scélérat, La postérité décidera si nous méritions ces ■titi:es.

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