CHAPITRE XXX
Correspondance clandestine. — Arrestation de Las Cases et saisie de ses papiers. — Mon étonnement et ma colère en voyant la manière dont j'étais traité, par M. Las Cases , dans le Mémorial de Sainte-Hélène, — Je fais transporter le comte et son fils duis ma propre maison , à JamesiToATn.*
Le moment était arrivé pour moi de déployer une sévérité qui me paraissait indispensable dans ma position, et d^exercer un acte de rigueur, cruel sans doute, mais que la haine que les habitants de Longwood avaient conçue pour moi m^autorisait , je pense, à exécuter. Le comte de ' Las Cases , que j'ai déjà signalé comme un de mes plus actifs et de mes plus infatigables accusateurs, malgré des formes polies , et des manières beau«coup moins acerbes envers moi que celles de messieurs Montholon et Ëertrand, ne m'en portait pas moins le ressentiment le plus implacable. Il fut convaincu dVvoir écrit clandestinement au prince Lucien Bonaparte et à une autre personne de cette famille proscrite ; j'avais de nombreuiç griefs contre le comte de Las Cases ; j'avais à lui reprocher l'interposition de ce voile d'ignominie à travers lequel il s'efforçait de me montrer à Napoléon ; je savais qu'il avait souvent trouvé le
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moyea.de tromper ma vigilance en entretenant au dehors une correspondance toute de fiel contre moi. «Tétais bien persuadé que mes prisonniers, car les officiers et les valets de Napoléon étaient devenus mes prisonniers par suite de Tadhésion qu^ils avaient signée; j'étais bien persuadé,. dis-je, que mes prisonniers ne pouvaient , en conscience , faire mon éloge et chanter mes louanges» Aussi ne voulai8«je pas servir d'instrument contre moimême, en facilitant une correspondance dans la* quelle certes on n'aurait pas manqué de m'acca* bler d'invectives. Ce furent donc ces motifs , autant que les précautions à prendre pour la garde de mon prisonnier , qui m'engagèrent à défendre toute correspondance à Longwood , autre que celle qui me serait soumise. D'ailleurs , les différentes autorisations que j'avais reçues de mon gouverne* ment, lequel m'accordait pleine et entière liberté pour tout ce que je croirais utile à la police de Longwood , imprimaient une espèce de caractère légal à cette défense importante dont je n'étais pas disposé à pardonner l'infraction , et moins encore au comte de Las Cases qu'à tout autre.
J'envoyai donc un officier , à la tête de quelques dragons , arrêter M. Las Cases. Puis un commissaire de police , sorte de fonctionnaire dont j'avais implanté l'espèce dans la colonie , se transporta à l'ancien logement du comte, où, d'après mes ordres, il fouilla tous ses meubles, et s'empara
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de tous les papiers qu'ils r^ifermaient. Je me rendis au nouveau logement où je faisais garder le prisonnier, muni de ces papiers que je voulais compulser en sa présence. Il protesta énergique* ment contre la mesiure que je me permettais , et . quHl traita d'atroce et de perfide. Il parla d'illégalité et de violation du droit des gens, dans l'enlèvement de sa personne et de ses papiers. Il pouvait avoir raison dans tonte autre circonstance; mais je lui répondis qu'ici je n'avais à rendre compte de ma conduite à personne , et que d'ailleurs , pour se consoler de sa mésaventure, il devait se souvenir des châtiments sévères qui pesaient sur la tête de ceux qui se rendaient coupables de la moindre infraction aux règlements qu'il avait juré Ijui-méme d'observer, u Ne rendez pas, lui dis-je, par des déclamations hors de saison ou des protestations injurieuses pour moi , votre situation plus pénible qu'elle ne l'est. Vous aurez peut-être à rendre grâce à ma clémence plus que vous ne le pensez, n Effectivement, si j'eusse trouvé dans ses papiers la preuve d'un projet de fuite en faveur de Napoléon , je pouvais le traduire devant un conseil de guerre et le faire fusiller dans les vingt -quatre heures; car, ainsi que je l'ai déjà dit , la peine de mort était portée contre tous ceux qui essaieraient de favoriser l'évasion de Bonaparte. .
J'examinai donc , avec une attention scrupu-
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leuse, les papiers du comté, et qu'on juge de mon ëtonnement quand mes yeux tombèrent sur un volumineux manuscrit, sur ce qu'il appelait son journal , et qui fut publié depuis sous le nom du Mémorial de Sainte-Hélène! Qu'on juge de ma fureur, quand j'y vis les expressions outrageantes qu'on s'y permettait contre moi ! « Ce n'est pas ma faute, me disait ironiquement M. Las Cases, c'est vous qui l'avez voulu. »
Ce fut alors que je compris quels seraient un jour les tristes résultats de la terrible mission dont je m'étais chargé; ce fut alors que je compris que^ quand bien même je parviendrais à soustraire à la publicité les papiers que j'avais actuellement en mon pouvoir, un temps viendrait oii , le voile se déchirant entièrement, je ne pourrais étouffer les plaintes souvent, hélas ! trop justes de mon infortuné, captif , et que tôt ou t^rd , par une voie quelconque, elles traverse raient l'Atlantique pour venir m'accuser , auprès de l'Europe indignée, d'avoir été le bourreau du grand homme* Mais j'avais accepté le poste périlleux , et il me semblait de la dernière lâcheté de l'abandonner au moment du danger. Il y avait aussi, on l'avouera, un immense courage moral de passer à travers cet anathème des nations, que Napoléon m'avait prédit lui-même , pour marcher avec fermeté dans ce chemin affreux de restrictions , de surveillance et de haine.
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Un orage affreux s'éleva dans mon ame; et^ bien que j'eusse trompé Napoléon en lui annon* çant précédemment, dans le long entretien que nous eûmes ensemble , et que j'ai rapporté plus haut, que j'avais envoyé ma démission, je Eus réellement sur le point, un moment, de quitter Sainte-Hélène en fugitif, tant j'étais poursuivi par<l^horribles pressentiments sur l'espèce de considération qui m'attendait à mon retour en Eu» rope. Les quelques pages que j'avais lues du journal du comte de Las Cases troublèrent presque ma raison pendant quelques jours.... Je me demandais quels honneurs, quelles récompenses nationales pouvaient entrer en compensation avec la hideuse proscription qui m'était réservée, avec l'ignoble réprobation dont le monde entier apercevrait toujours les stigmates. Ck>mbien devaitétre cruel , en effet , l'instant qui venait me dessiller les yeux, à moi qui jusqu'ici avais cru faire du patriotisme en venant, à deux mille lieues de ma famille et de mon pays, prendre l'énorme responsabilité de la garde d'un prisonnier aussi important pour la tranquillité de FEurope , et de l'Angleterre en particulier ! Combien il devait être cruel ce moment où, au lieu de la couronne civique , on ne me laissait entrevoir que le gibet de l'opinion publique qui m'attendait au débarquement !
Cette lutte fut bien pénible; mais elle dura pf u*
Je cherchai mon excuse dans les ordres qui m'avaient été donnés, et>qui , toujours péremptoires, ne m'avaient jamais laissé d'alternatives , dont les originaux du reste pourraient au besoin se retrouver, en tout temps, dans les archives du ministère et servir à ma justification ; je la cherchai aussi dans les singulières idées de nationa*lisme que je m'étais forgées alors. Le gardien de Napoléon, le gouverneur de Sainte-Hélène , l'emporta sur sir Hudson Lowe , et l'homme privé céda la place à l'homme public. Je fis mettre les scellés sur les papiers de M. Las Caées , qui lui" même était au secret, et je lui déclarai que, dans tous les cas , soit qu'il restât à Sainte-Hélène , soit qu'il en partît, j'attendrais, pour prononcer sur le sort de ces manuscrits, que mon gouverne^ ment, auquel j'avais donné avis de leur existence, m'eût indiqué l'usage que je devais en faire dans son intérêt.
Tout en exerçant cependant la plus grande surveillance envers M. Las Cases , je n'oubliai pas ce qu'on doit à l'humanité ; et , bien qu'il se fût toujours montré mon ennemi personnel, je ne pouvais m'em pécher de le regarder comme un homme fort honorable , que sa haine même contre moi me forçait d'estimer. C'était malheureusement, en effet, ce qui m'arrivait avec la plu«> part des officiers de Napoléon , que je ne pouvais souffrir , parce que je connaissais leur aversion
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pour moi, mais qui pourtant me paraissaient raisonnables dans la persistance d'un ressentiment que notre situation réciproque devait nécessai^ rement entretenir et fomenter. Le séjour àe BcUcombe' s Cottage, où le comte était provisoirement détenu , ne convenant ni à sa santé ni à celle de son fils , je les fis. transporter tous deux à James- Town, dans ma propre maison, où tous les soins , tous les ég;ards possibles leur furent prodigués jusqu'à leur départ pour le Cap.