CHAPITRE XXXI
M. Las Cases prend le parti de s'embarquer. — Ma décision à ce sujet. — Départ du comte. — On m'attribue à tort les persé< entions que M. Las Cases éprouve au cap de Bonne-Errance.
Quelle que fût Panimosité bien prononcée qui régnait entre moi et le comte de Las Cases, la position ftàcheUse dans laquelle se trouvait ce compagnon d'éxil de Napoléon , et les extrémités Tiolentes auxquelles son imprudence et son zèle trop prononcé pour son ancien souverain m'avaient forcé de me porter contre lui, ne pouvaient qu'exciter ma commisération! Son fils était très malade ; le climat de File tuait ce jeuiie homme; et je fis proposer à son père de choisir entre deux partis que j'avais le droit de lui proposer : rester à Sainte-Hélène , sauf à se conformer plus exactement qu'il ne Pavait fait jusqu'alors aux restrictions imposées, ou bien être conduit au Cap , où il aurait la faculté de repasser en Europe.
Cette proposition était claire , précise , et ne souffrait aucun commentaire. Je ne sais pourquoi tous les habitants de Longwood , et prin- ^ ci paiement M. Las Cases, voulurent absoln-
ao.
ment voir de la perfidie ou des intentions malveil^ lantes dans ma conduite. Elle était pourtant assez franche, assez loyale. J'avais cru devoir punir M. Las Cases d'une désobéisance à mes ordres; je croyais bien avoir le droit de le faire arrêter et de le renvoyer au Cap; mais cette sévérité*, je ne voulais pas la déployer tout entière, ni priver trop arbitrairement le général de la sodieté d'un honmae qu'il paraissait affectionner beaucoup. A quoi la ruse ou la perfidie m'étaient-elles utiles en ce moment? Le comte avait commis une faute, un attentat contre mon autorité : je n'avais certainement plus besoin d'employer l'astuce pour le faire tomber dans un piège, p^isque,' de son propre aveu , il s'était mis dans le cas de subir la peine que portait la déclaration à laquelle il avait adhéré. C'est donc bien à tort qu'il s'était figuré que ma démarche auprès de lui, toute bienveillante en elle-même , cachait quelque sinistre projet.
Sans nul doute, je regardais comine un grand obstacle à la réussite de ma mission et à l'exécution des ordres qui m'étaient transmis, cette espèce de ligue qui s'était élevée contre moi à Longwood , et qui était formée de tous ceux qui entouraient Napoléon. Sans nul doute , j'ai désiré plus d'une fois que le général vécût avec des gêna ^ qui lui inspirassent à mon égard des intentions moins hostiles , et qui n'excitassent pas jchez lui
la haine dont ils étaient animés contre moi, haine que Napoléon lui-même ne partageait malheureusement que trop; mais ici il n^* avait de ma part aucune arrière-pensée , et je voulais conserver à Napoléon un homme qu'il r^;ardait plu^ tôt comme un ami que comme un offîcier de sa maison.
Des pourparlers s'établirent alors entre le comte et la maison du général. M. Las Cases répondit formellement à ma proposition, « qu'il resterait si l'Empereur l'exigeait, parce que le moindre désir de son souverain était un ordre pour lui. m Il demanda que cette réponse fàt transmise à Napoléon, qui lui écrivit une longue lettre dans laquelle il l'engageait à repasser en Europe , et le lui ordonnait même, autant dans son propre intérêt que dans celui de la santé de son fils, que je faisais soigner, depuis quelques mois, par le docteur Baxter. M. Las Cases refusa donc de profiter de l'offre que je lui avais faite de rester à Longwood, à moins que Napoléon ne lui en montrât le désir exprès. Dans une entrevue qu'il eut devant moi avec le comte Bertrand, qu'on appelait le grand -maréchal, celui-ci prononça ces mots à haute voix à M. le comte : n L'Empereur m'a chargé de vous dire qu'il vous verrait rester avec plaisir y et qu'il vous verrait partir avec pliùsir, ))
Cette amphibologie se comprenait facilement :
Napoléon était huimlië de voir.ceux qui l'ëntou-^ raient soumis à un régime de surveillance que la prudence me commandait. Sa grande ame sup portait une gène aussi cruelle avec plus de ré-r signation pour sa personne que pour celle de ses officiers et de ses serviteurs ; il lui paraissait outrageant de voir ceux qui Fentou raient, qui formaient sa cour, forcés de courber leur tète sous un joug qu'il devait regarder comme honteux, et son amour-'propre autant que sa sensibilité souffraient de voir des gêna, qui lui avaient montré tant de dévouement , exposés pour lui à ce qu'il appelait d'insultantes avanies. Aussi disait^il son* vent qu'il aimerait mieux souffrir seul la geôle et les chaînes , que de voir ses ofEciers et ses serviteurs exposés à la moindre privation , à la plus légère humiliation pour lui.
En conséquence de la réponse de Bonaparte ^ M. Las Cases ayant choisi le parti de l'embarquement, je pris la. décision suivante que je fis signifier au comte, et à laquelle je lui enjoignis de se disposer à obéir.
it Le gouverneur , ayant pris en considération toutes les circonstances relatives à l'affaire du comte de Las Cases , a adopté la décision suivante :
n Le comte de Las Cases ayant commis une violation directe et préméditée des règlements établis dans cette île, en vertu de l'autorité du gou^ vemement britannique y relativement au général
Bonaparte, en ébranlant la fidélité d'un habitant de File, au point de le rendre, d'une manière coupable et feinte, porteur d'une correspondance secrète et clandestine pour FEurope, et ayant ainsi manqué à l'une des conditions indispensables auxquelles il a si^é volontairement sa déclaration tendant à obtenir la permission de résider à Sainte-Hélène, a été séparé de la personne du général Bonaparte, et, conformément aux instructions britanniques , il sera transporté au cap de Bonne-Espérance.
» Il est permis au comte de Las Cases d'emporter tous ses eHets et papiers,- à l'exception toutefois de ceux de ces derniers qui peuvent avoir rapport au général Bonaparte , depuis que celui-ei se trouve placé sous l'autorité du gouvernement britannique , comme aussi de toute correspondance qui se trouverait n'avoir pas passé par le canal officiel des autorités anglaises.
» On attendra les ordres du gouvernement britannique , à l'égard des papiers sur la nature desquels il pouvait s'élever des contestations.
» Plantation-Hoose , le 20 décembre 1816.
w Signé HUDSON LOWE. »
Doutera-t-on encore , d'après cette déclaration, eêpèce de pièce officielle dans le cours de laquelle je relate plusieurs fois les ordres et instructions du gouvernement , doutèra-t-on que presque tou-
!23o MÉMORUL
joars ma conduite à Sainte-Hâène n'ait été la conséquence immédiate de la politique du cabi* net britannique ?
J'ai appuyé fortement sur toutes les circonstances de cet événement , qui en fut un très grand à Sainte- Hélène , pour éclairer ceux qui auraient pu penser jusqu'à ce jour que j'avais expulsé M. Las Cases de mon autorité privée. On l'a vu, entre les -deux partis que je lui offrais, il crut devoir choisir celui du départ , et je n'avais point à discuter ses motifs* Conformément à sa ' volonté , il fut embarqué pour le Cap ; aucune missive désobligeante ou délatrice de ma part ne le précéda , ainsi qu'on affecta de le publier. Si M. Las Cases, à son arrivée au Cap, fut détenu et soumis à la plus stricte surveillance , il dut cette persécution , que du reste je regardais moi-« même, quand j'en fus instruit, au moins comme fort inutile , au bon plaisir de sa grâce lord Som« merset , qui crut prudent peut-çtre de s'assurer de la personne d'un homme qui avait vécu si intimement avec Napoléon. A une lieue de la côte de Sainte-Hélène , M. Las Cases ne m'appar-tenait plus. Il était hors de ma juridiction , et je ne croyais plus nécessaire de m'informer de ses actions ou d'influencer en rien, à son ^ard, les opinions ou la conduite des fonctionnaires an« glàis avec lesquels il pouvait , par la suite , se trouver en relation. M. Las Cases aurait eu tort ^
par conséquent, de m^attribuer un seul des nombreux désag^rémentô quHl éprouva au Gap ; car je restai tout-à-fait étranger à la manière dont le gouverneur de cette colonie en agit avec lui. Que chacun prenne donc sa part du blâme et des reproches; j'ai bien assez de mon fardeau, sans qu'on m'oblige de porter aMore celui de lord Sommerset.