‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 5 sur 59 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Afifaire de Capri. — Espion. •— Je sois joué par un Corse. — Nouvelles plaisanteries de Napoléon.

«Tétais lieutenant-eolonel en 1806, et il parait que j'inspirais qitelque confiance à mon gouvernement, puisqu'il me charg^ea à cette époque d'une mission fort importante ^. Je fus nommé au commandement de l'Ile de Capri, située. dans la haie de Naples. Cette ville était alors au pouvoir des Français , qui avaient placé sur le trône du faible et imbéciUe Ferdinand un prince de la famille de Napoléon. J!étais chargé du service secret du continent, c'est-à-dire d'observer ce qui se ferait dans la Méditerranée, et d'en rendre compte au gouvernement anglais. C'était de Naples surtout que je recevais mes renseignements

* Voici ce que dit un auteur bien instruit, au sujet d'une mission antérieure à Taffaire de Capri , et dont sir Lowe ne parie pas :

- « Il s'agissait d'appeler le midi de lltalie an meurtre , à la révolte; l'Angleterre dépêcha Lowe. U se glissa comme un malfaiteur dans les montagnes qu'occupaient les troupes françaises ; il y organisa quelques attoitats obscurs , puis il s'échappa à la liâte dès qu'il apprit leurs succès. »

et mes avis. Cette ville , n'étant éloignée que de quelques milles de ma résidence, m'offrait le point le plus facile de correspondance, et d'ailleurs, divisée par les partis politiques , elle me présentait les moyens d'intriguer et d'agir dans l'intérêt de l'Angleterre contre les Français.

J'avais pour agent un Corse nommé Antonio Suzzarelli , homme aussi méchant qu'adroit et spirituel, ancien compagnon d'études de Pozzo di Borgo et de Salicetti, et peu de temps auparavant officier au service de l'Angleterre. Il me servit assez fidèlement pendant un mois à peu près; mais bientôt l'or de la police napolitaine le tenta, et il jugea convenable de l'associer aux guinées anglaises. Comme Salicetti lui donnait le double de ce que je lui allouais , il me trahit complètement»

Toutes les fois que Suzzarelli recevait une dépêche de moi , il la portait au ministre qui , après en avoir pris lecture , faisait faire la réponse qu'il pensait utile à ses intérêts. Quelquefois on me disait la vérité, et l'on pense bien que c'était lorsqu'elle ne pouvait présenter aucune utilité pour mon gouvernement et aucun danger pour les Français.

Souvent j'envoyais à Suzzarelli des commissions de la nature la plus difficile ; c'étaient des marchandises françaises , des montres , des livres rares, de» ouvrages curieux et nouveaux , que je lui demandais tant pour moi que pour la reine Caroline ,

qai se servait de mon intermédiaire pour faire venir de Naples ce qu'elle désirait : une fois je me fis envoyer l'Atlas historique de Lesage , que j'avais grande envie de lire , et toujours Suzzarelli r^nplissait fidèlement mes commissions ; mais le rusé mandataire profitait de l'occasion pour me rançonner; car, bien que Salicettilui eût défendu, comme je l'ai appris depuis , de me faire payer les objets demandés au dessus de leur valeur, il ne manquait jamais de prendre cinquante et. même cent pour ceiit de plus , sous divers prétextes. Puis il s'enrichissait au moyen de la contrebande des marchandises anglaises ou des denrées coloniales , que je lui donnais souvent en paiement, et qu'il vendait à Naples avec un grand bénéfice.

J'avais adopté un moyen bizarre de faire passer à Suzzarelli ses appointements et ceux d^ ses agents subalternes. Je les payais en monnaie d'or que je leur envoyais dans des pains que je faisais cuire moi-même dans mon propre four, et dans lesquels je plaçais aussi moi-même les espèces, de peur que quelque espion de la police napolitaine ne découvrit le manége« Ces pains paraissaient destinés à l'usage des bateliers , quand ils péchaient la nuit, et ceux-ci les remettaient à Suzzarelli, qui ne prenait les guinées qu'après avoir soumis les pains à l'examen du ministre Salicettt.

Il n'était sorte de tours que ces maudits espions ne me jouassent. Une fois ils se mirent en tète de

me brouiller avec la reine Caroline, et de jeter là discorde et la méfiance entre elle et le gouvernement anglais, et voici comment ils s*y prirent pour y parvenir. Un Napolitain , nommé don Antonio, fut chargé de fabnquer des lettres que la reine était supposée écrire à un nommé Gasseti, espion de la bande Suzzarelli , et un maître d'école anglais , qui demeurait à Naples , forgea d'autres lettres attribuées à sir Hudson Lowe. Dans ces dernières , on disait confidentiellement que le but des Anglais était de faire sortir de Sicile la famille royale, et de l'envoyer en Angleterre, où on lui donnerait une pension , afin de pouvoir ensuite s'emparep de l'île. Les autres contenaient des plaintes de la reine contre moi et des invectives contre ma conduite , mes projets et les vues de ma nation.

Un autre jour ils excitèrent une querelle entre le prince de Ganosa qui commandait à Ponza , et moi ; et cela encore au moyen de lettres supposées. Puis ils s'amusaient à mes dépens, riaient, buvaient et s'enivraient en mon honneur et avec mes souverains. Plus d'une fois Salicetti se donna le plaisir d'assister à ces comédies , dont j'étais le héros et la dupe.

Les sommes qui m'étaient soutirées par ces espions étaient énormes : une fois il fallait payer la police pour les tirer, de la potence ; une autre fois il fallait sauver la vie aux bateliers qu'on

DE SIR HUDSON LOWE. iy

mettait en prison pour la forme; tantôt c'était une mission qulL faUait remplir à grands frais; enfin il n'est pas jus<|u'à un voyage à Vienne, fait dans les intérêts de^ la police de Napoléon , que Suzzarelli ne trouvât le moyen de me faire payer. Il lui prit fantaisie une fois de me faire venir à Naples y et de m'aboucher avec le ministre Salicetti, qui consentait à me voir déguisé, et à ne pas me faire arrêter. Forrei vedere questo colonello tuOf dit-il à Suzzarelli; fa me lo vedere ;^ un nonto puo lasciarsi ingannare per quaichi mesiy ma di lasciarsi coglionare à questo segno per tanti anrd , bi* sogriaessere ben bestia. — Oli l lui répliqua Suzzarelli gravement et sérieusement , non é tanto bestia > e talento mio. Cependant la farce n'alls^ pas jusqu'au dénouement, et je ne vins pas à' Naples. - On m'accusa à cette époque ( 1 808 ) d'avoir pris une part active à un projet conçu par la reine Caroline pour faire assassiner Joseph , frère de Napoléon, alors roi de Naples, par un capitaine napolitain nommé Mosca. Pour l'exciter à cet acte, cette princesse lui donna une boucle de ses cheveux , une lettre écrite de sa main , une promesse de le faire colonel aussitôt après l'exécution du projet , et il fut des gens qui assuièrent que le capitaine avait reçu encore de bien plus puissants et enivrants motifs d'encouragement. Et au fait, de la part de cette vindicative et passionnée princesse , rien ne doit surprendre. Il devait , di-

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sait la lettre ^ délivrer la patrie de Tuanrpateur , et se tenir pour assure de l'exécution des promes* ses de la reine. En allant à Naples , il passa par Gapri , puis il alla débarquer près d'une maison de plaisance du roi ; mais l'amour le perdit» Une jeune fille , à laquelle il fit part de ses projets et de son brillant avenir , dans l'espoir de la séduire, dévoila tout k la police , et le libérateur de la pa* trie fut pris et fusillé sur-le-champ. La complicité dans un autre projet d'assassinat me fut encore imputée. Cette fois il s'agissait de tuer Salicétti ; un apothicaire et ses deux fils allèrent placer une machine infernale dans le palais même du mini»* tre, qui n'échappa que par miracle à son explosion.

Ce qui fit croire à Naples que j'étais mêlé dans ces complots de meurtre , c'est que tous les assassins passaient par Gapri , expédiés qu'ils étaient par la reine Caroline. Toutefois je dois déclarer que je n'y pris aucune part, et que j'écrivis à Salicétti pour l'assurer que je n'avais nulle connaissance de ces projets , et que j'abhorrais de pareils attentats.

Mais le tour le plus perfide , celui qui eut pour les Anglais le résultat le plus funeste , fut celui que me joua Suzzarelli à l'occasion de l'attaque projetée par le gouvernement de Naples contre l'Ile de Capri vers la fin d'octobre 1808. Il parvint à me persuader que les grands préparatifs

que Ton faisait pour l'attaque étaient destinés contre l-île de Ponza ,' et nullement contre celle que je commandais. Il me tint ainsi dans la plus complète sécurité pendant tout le temps qui lui convint ; puis , au moment oùTexpédition mettait à la voile, il me fit prévenir de sa vraie destination. C'était dans la nuit; l'ile allait être atta* quée le matin , et l'escadre anglaise , croyant que Ponza était menacée , s'était portée vers ce point» L'expédition arriva donc sous les murs de Ga* pri sans avoir été le moins du monde inquiétée. J'avais sous mes ordres, pour la défense de l'ile, deux régiments , le royal-corse et le royal-malte , et quelque artillerie. Les soldats , ramassis d'é> chappés des bagnes , de renégats et de bandits de toutes nations , refusèrent de se battre. Ils posé* rent les armes , et le bouillant courage des Français qui surmontèrent tous les obstacles naturels , et traînèrent de l'artillerie en grimpant à des bau« teurs qu'on croyait inaccessibles , fit le reste. Gapri , le Gibraltar de Naples , fiit pris moitié par la ruse et moitié par la force.

Plus tard, lorsqu'une expédition anglaise, forte de dix-huit mille hommes , sous les ordres de sir John Stuart , quitta la Sicile pour aller attaquer Naples, Suzzarelli chercha encore à me tromper, et à me faire donner dans un piège qu'il tendait à l'armée anglaise; mais j'étais instruit par l'expérience-, et je me défiais de sa perfidie.

3o MÉMORIAL DE SIR HUDSON LOWE.

Cependant TaflBaire de Gapri est restée comme une tache d'ignominie attachée à mon nom , et plus d'une fois Napoléon s'est ri à Sainte-Hélène de ma défaite. Il se moquait de moi en m'appelant le héros de Gapri , comme si j'avais pu lutter avec succès contre la lâcheté de mes soldats, contre la trahison qui travaillait au dehors et la trahison qui s'ourdissait au dedans ; enfin comme si j'avais pu seul tenir tête à la terrible audace des soldats français qui, alors, ne connaissaient ni résistance ni obstacles.

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