‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 40 sur 59 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Araire du batte du fils de Napoléon. — Grande uëgodalion. — Imprécadont contre moi. — L^dy Lowe.

Ce fut une grande affaire que cette affaire du buste ; elle mit en émoi Napoléon et toute sa suite : on négocia , on parlementa ; je hxs tourmenté de demandes et d^embarras diplomatiques ; enfin , et comme toujours , Faffaire se termina par des injures et des imprécations contre moi: c'était de rigueur.

Et pourtant, en ceci, je n'avais encore d'autre tort à me reprocher que celui de tenir trop minutieusement et scrupuleusement à la lettre de mes instructions, et de mettre un peu trop de répugnance et d'hésitation à les outre-passer ; si elles étaient barbares et atroces , si en les exécutant je froissais et brisais le cœur d'un père et ses plus douces émotioiis , encore une fois à qui en était dono' la faute?...

Napoléon parlait sans cesse de son fils et de Marie^Louise, il les aimait passionnément, il les aimait de toute la puissance de cet amour que renforcent et activent l'éloignement et l'impossibilité de voir les objets aimés, u On a dit que

ai.

Famour et l'affection s'affaiblissent et s'effacent par l'absence *, c'est une grande erreur , disait Napoléon : quand on aime bien^ l'amour acquiert bien plus d'intensité par la privation de l'objet de cet amour. Alors toutes les pensées se rapportent à lui; le vide qui nous entoure, nous le peuplons de ses images; partout nous le voyons , partout nous invoquons son nom et sa présence ; l'imagination s'en frappe, la mémoire s'en nourrit sans cQSse ; nous )e comparons à tout ce qui est devant nous, et, dans cette douce et continuelle occupation de toutes les puissances de notre ame, au moins jamais la satiété, la monotonie et l'ennui ne viennent poser leur main de glace sur notre cœur.

n Quant à moi , ajoutait-il en soupirant, j'aime ma bonne Louise, et après cinq ans d'absence je l'aime plus encore que je ne l'eusse peut-être aimée si nous étions restés ensemble aux Tuileries ; et mon fils , ah ! mais ceci est une affection que ni le temps, ni la présence, ni l'éioignement n'af-* faiblissent , que rien au monde ne peut refroidir : l'amour d'un père dure comme. la vie; tant qu'il y aura une pulsatiop dans ce cœur, elle sera pour mon fils.»

Puis il se lamentait sur la triste destinée qui attendait cet enfant. « Ils l'ont déshérité, ils l'ont dépouillé de tout, disait-il , jusqu'à la succession < de ce pauvre duché de Parme, jusqu'à la succès*:

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sion de sa mère ; ils lui ont tout enlevé, et pourtant il est , lui , fils de rois et d'empereurs : si je ne suis rien , il est quelque chose lui ; cdr enfin il faut bien que la lëg;itimité d'une dynastie ait un point de départ , elle ne se perd pas dans l'éternité. Ce)ui qui fut en naissant salué , par l'Europe , roi de la capitale du monde antique, n'aura pas même un château en propriété ; il ne sera pas même souverain d'un villagfe d'Italie ! » 1

L'arrivée du buste du petit Napoléon vint donner un nouveau deçré de force p, ces élans d'amour paternel et à ces plaintes sur le sort de celui qui en était l'objet.

Le maitre-canonnier du vaisseau le Baring , arrivé à Sainte-Hélène au mois de juin 1 8 1 7, avait apporté un buste en marbre blanc , exécuté par un sculpteur de Livourne , et représentant le fils de Napoléon. On disait à bord du vaisseau que le buste avait été fait à Livourne par ordre de l'impératrice Marie-Louise, et qu'elle l'avait envoyé à son époux comme une preuve muette de sa constante affection. Napoléon se complaisait dans cette idée, et il se répandait à ce propos en élevés sur le cœur de sa bonne Louise.

Le fait est qu'au départ du Baring de Plymouth on avait envoyé de la douane ce buste, et qu'on l'avait confié à la ^aide du maitre-canonnier du vaisseau , Italien de naissance , qui servait depuis long-temps dans la marine anglaise. Le capitaine

ai..

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du vaisseau , se trouvant à dther, le lendemain de son arrivée , chez quelqu'un de l'Ile, parla de ce buste et demanda quel était le meilleur moyen à prendre pour le faire parvenir à Napoléon : on ]ui dit qu'il devait s'adresser à sir Thomas Reade, et c'est ce quMl fit. Celui-ci lui demanda comment il avait pu se charger d'une pareille commission, dont il était impossible de s'acquitter sans enfreindre les règlements de l'ile ; puis , il lui recommanda le plus grand secret et le plus profond silence à l'égard de tout le monde sur cette affaire.

Mais déjà le bruit s'en était répandu dans l'tle, et Napoléon savait que le buste de son fils était arrivé lorsque je l'appris moi-même. Alors commencèrent les plaintes et les suppositions injurieuses contre moi. On dit à Longwood d'abord que j'avais donné l'ordre de jeter le buste à la mer, de consigner le canonnier à bord , et de ne pas lui laisser mettre le pied à terre , enfin d'ensevelir ainsi toute cette aventure dans le mystère et le silence. On conta ensuite que Reade m'avait donné le conseil de briser le buste et de laisser crier.

« Je savais depuis plusieurs jours , disait Napoléon , que le buste était dans l'île; » et effectivement il était alors arrivé depuis quatorze jours, et il ne lui avait pas encore été remis. « Je le savais , et je me proposais de faire au parlement et

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au prince régent une plainte qui eût fait dresser les cheveux , (dzare icapeUi, à tout homme. J'eusse dit des choses qui l'eussent îaxt exécrer, ce Lowe , pav tous les pères comme un monstre à face humaine; toutes les femmes l'eussent maudit et abhorré. Ils ont délibéré au sujet de ce buste à Plantation-House ; ils ont tenu conseil : le premier ministre Reade, le Gastelreag;h de Sainte^ Hélène, a été d'avis qu'on brisât le buste. Le scélérat ! Mais le majpr, le petit Gorrequer s*y est opposé ; il a exposé que ce serait se couvrir à jamais d'igpiominie que d'en agir ainsi envers un père ; ce petit major, il a encore un peu de bon sang dans les veines. On m'a dit aussi que lady Lowe lui a fait un sermon sur l'atrocité d'un pareil procédé. Cette femme est aimable , elle est bonne ; elle était digne d'un autre mari.

9) Quoi qu'il en soit, il en a fait assez pour se déshonorer en retenant le buste de mon ôls aussi long-temps , et en laissant douter de son envoi. Dans ces cas , quand on a quelque chose qui bat là , quand on sent un peu de mouvement dans son cœur , on n'hésite pas en présence de l'amour paternel. Et n'a-rt-il pas eu l'impudence de me faire dire que les cent guinées demandées par l'artiste étaient un prix exorbitant pour un aussi mauvais buste ; comme si on uiarchandait l'image d'un fils adoré! »

Je permis toutefois que le buste fut envoyé à

Napoléon, et je le fis porter à Long[wpod.,E!n le recevant il éprouva les plus vifs transports de joie^ il ne se possédait plus de bonheur; son cœur en éclatait) et son émotion fut si vive quHl ne put rien manger de la journée jusqu^à huit heures du. soir.

Le buste était en marbre blanc, environ degrandeur naturelle, assez bien exécuté, et portant cette inscription : Napoléon -François -Charles- Joseph, etc. Le sculpteur l'avait décoré delà grande croix de la légion-d'honneur.

Napoléon le plaça sur la cheminée du salon ; puis il appela ses amis, ses officiers, toute sa suite , et il leur dit : u Regardez cela , regardez cette figure. N'estrce pas qu'il faudrait être bien barbare, bien cruel, bien tigre, pour vouloir briser une aussi belle figure? L'homme qui ^st capable de le faire ou de {'ordonner est capable de tous les crimes; celui qui a pu commander de briser cette image plongerait un couteau dans le cœur de mon enÎFant , s'il était là : oui, il le ferait , il l'a dit '. »

Et il contemplait le buste avec délices , avec ravissement; il ne pouvait le considérer assez : son visage était rayonnant de bonheur, toutes les

* Napoléon fut persuadé que sir Lowe avait dit ce mot affreux à propos du buste de son fils : « On devrait étrangler le jeune Bonaparte; ce serait au moins affaire terminée avec le père et le fils , et tout serait tranquille. »

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ineffobles sen^iations de l'ainour paternel venaient s'y p«ûdre; les mouvements de Findig^nation, qu'il avait éprouvée d'abord en pensant à nioi , disparurent , et il resta absorbé dans la contemplation de ce portrait qui lui rappelait de si étranges et de si doux souvenirs.

Puis , sortant de cette extase d'amour, il dit brusquemient : « Le. sculpteur demande cent guinées , il est trop modeste ; s'il savait tout le bonheur, toute la félicité qu'il vient de procurer à mon ame, il m'aurait demandé une somme énorme. Je ne sais, mais le buste vaut pour moi plus d'un million; il est inappréciable pour mon cœur.

Pauvre enfant! et tu ne verras plus ton père, et tu ne jouiras pas même du fruit de ses travaux et de ses conquêtes ! Mais il est un héritage que nul au monde ne peut t'enlever, c'est l'héritage de mon nom, de mes grandes actions, de ma renommée et de ma gloire; il n'est donné à aucun roi de, la terre de t'en dépouiller ; et ton lot est encore assez riche pour faire envie à beaucoup d'entre eux, n

Cependant on voulut savoir au juste à Longwood si le buste venait de Marie-Louise, ou bien si t'était seulement une spéculation particulière £aite sur la tendresse de Napoléon pour son fils. Le canonnier du Baring qui l'avait apporté y fut donc mandé, et je lui donnai la permission de s'y rendre, toutefois après l'avoir minutieusement fait fouiller et inten'oger sous serment à

Plantation-House. Pe plus j je chargeai le capitaine Poppletou de le suivre et de ne le laisser parler à aucun Français , à moius que ce ne fût en sa présence.

Napoléou s'indigna de c^ procédés ; il dit hautement qu'ils étaient pour lui une nouvelle insulte, et il fit cougédier le panonnier sans lui avoir parlé. Puis , quelques jours après , il lui fit adresser par M, Bertrand une lettre de change de 3oo livres sterling, dont loo pour le statu£|ire, et aoa pour lui, voulant, disait Napoléon, Tindemuiser des pertes que cette funeste commission lui avait fait éprouver. Quant à moi , If s iiuprécations et les injures furent ms^ récompense en cette affaire. u Le tigre, disait Napoléon, a peur que je ne reçoive une ligne de ma femme, une nouvelle de mon fils, qu'il n'ait pas contrôlées : en vérité, cet homme est d'une atrocité noire, d'un' atroctta nera; il n'est digne ni d'être époux, ni d'être père, Ah ! que je plains lady Lowe ! On la dit aimable et pleine de grâces et de vertu : si elle a un bon cœur , elle est bien malheureuse ; car elle est unie 1^ à un cadaivre sans cœur et sans ame. «

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