CHAPITRE XLIII
Le docteur Antomarchi à Londres. — Intention évidente du cabinet anglais de l'y retenir. — Preuve que la politique de Sainte-Hélène était celle du cabinet de Saint-James.
S'il était une preuve entre dix mille qui put convaincre enfin le plus incrédule que ma conduite dans mon gouvernement ne fiit pas le ré- -sultat de mes passions , mais celui des passions et des haines dé la politique européenne , certes c'est ce qui est arrivé à Londres au docteur Antomarcbi ; et ce qu'il me rapporta lûi-méme , dans une de nos entrevues , en serait une irréfragable, si mes ennemis eux-mêmes voulaient pour un instant mettre toute partialité de côt^) et me juger , non comme individu , mais comme subordonné de lord Bathurst. Au fait, quel mal m'avait ifait Napoléon ? Quand avait-il pu froisser , soit mes intérêts, soit mon amour-propre? Sans nul doute , j'ai dû plus d'une fois essuyer les dédains de mon prisonnier, me résigner à entendre des mots méprisants , outrageants même. Je m'y étais attendu , et , à dire vrai , je trouve tout aussi naturelle et tout aussi logique sa conduite que la mienne. Je ne vois pas trop pourquoi Napoléon
aurait dit du bien de moi, qui étais forcé de prendre envers lui des miesures rigoureuses, et qui m'étais armé de la ferme résolution de ne pas écouter un seul moment ce que je regardais alors, comme une pitié impolitique et anti- nationale. Si Napoléon avait été plus juste, il aurait facilement senti que je n'étais qu'un instrument, qu'un être absolument passif, et que ses plus cruels en* nemis étaient plutôt dans le conseil de Sa Majesté britannique qu'à James-Town.
M. Ântomarclii, par un zèle que je puis trouver louable maintenant , donna sa démission de professeur d'anatomie à Florence et à Pise, pour aller porter ses soins à l'empereur déchu. On fut instruit de ses intentions , bien qu'il les cachât soigneusement; la police italienne lui refusa des passe-ports , et alla même jusqu'à faire peser sur lui le soupçon de complicité dans quelque conspiration imaginaire. Enfin , grâce à l'intervention du cardinal Fesch, il partit, non sans avoir eu à essuyer toute la bordée d'avanies qu'on est en droit d'attendre du saint-office autrichien. Arrivé à Londres , il fut , en apparence, on ne peut mieux accueilli par lord Bathurst , qui le fit mettre en rapport avec les plus habiles praticiens de la capitale; mais il avait beau lui renouveler ses instances pour qu'il lui fût permis de se rendre à sa destination , il recevait toujours des promesses qui n^avaient aucun résultat. Des bâti-
ments faisaient voile chaque semaine pour le Cap^ pour Sainte-Hélène, et Son Excellence s'excusait, en disant qu'elle n'avait point été avertie à temps. Le docteur ne put même obtenir l'autorisation d'emporter d'Europe les livres qui lui étaient nécessaires pour la continuation d'un ouvrage de médecine (c'était, je crois , la publication et la révision des œuvres posthumes du célèbre Mascagni). On redoutait tout de ces rapports indirects de Napoléon avec la vieille Europe.... On voulait l'isoler, l'ensevelir ; on craignait que les miasmes qui s'échapperaient des volumes enlevés à nos bibliodièques ne lui portassent encore au cerveau quelque arôme de liberté et de grandeur.
Son Excellence entoura le savant Antomarchi d'égards , de complaisances ; alla même jusqu'à le féliciter sur son dévouement , et finit par lui faire entendre qii'il ne concevait pas comment ,^ à l'instant de s'illustrer par d'aussi vastes et aussi utiles travaux , il pouvait se décider à aller s^enterrer dans un misérable îlot dé l'Océan atlantique. Le docteur fut , en outre, assailli d*offres et de menaces. Tout fut mis en jeu pour le détourner du dessein généreux qu'il avait formé. On promit places , honneurs , argent ; on ne put le séduire. Alors on eut recours à un autre moyen y et ce fut le guet*apens qu'on regarda comme le plus convenable pour empêcher son départ. Un soir il fut attaqué par une demi-douzaine de va-
çabonds qui, après l'avoir gratifié au french-dog ^ et autres gentillesses populaires , outragèrent gravement une dame à qui il donnait lé bras. Heur reusement pour lui , et dans Pintérét de sa mission, M. Ântomarchi conserva assez de prudence pour se retirer sans prendre une prompte vengeance de ces insultes ; car autrement il eût couru grand risque d'être arrêté , et de rester plusieurs mois en prison, avant qu'une enquête du coroner l'eut fait mettre en liberté.
M. Antomarcbi m'instruisit depuis de plusieurs obstacles qu'il rencontra pendant une traversée assez pénible : mais j'arrive sans plus de préliminaires à son d^arquement à Sainte-Hélène.
Beaucoup mieux que tout autre, il pourrait dire quel accueil je lui fis ; beaucoup plus sûrement que qui que ce soit au monde , il pourrait affirmer qu'il a vu dans Hudson Lowe deux hommes bien distincts : l'homme compatissant peut-être, et n'oubliant pas les formes les plus indispensables de politesse et d'urbanité qu'on a été jusqu'à lui refuser, et l'homme de son gouvernement. Quand il se présenta à'Plantation-House, je le reçus avec tous les égards dus à son talent, à son caractère, et à son noble détbuement. Pensait-on que je ne connaissais pas tout ce qu'il y avait de générosité et de vertu dans la conduite d'un tel homme, qui abandonnait tout pour venir prodiguer les secours de son art à un prisonnier
qui languissait dans un coin de Pininiense archipel d^Âfrique ? Non , sans doute ! Aussi M. Antomarchi , et j^invoque sans crainte son témoignage, n'eut-il qu'à se féliciter de Paccùeil obligeant que je lui fis. Et qu'on ne se récrie pas d'abord si je fais moi-même mon éloge; on m'a si souvent et si cruellement attaqué, que ce n'est pas ici le lieu de faire parade d'une modestie qui serait plus qu'absurde. M. Antomarchi dina cbéz moi. Je profitai de cette circonstance pour le. présenter à i'àdjudant-général , au major, et à la plupart des fonctionnaires de la place. La conversation, )e me le rappelle fort bien , roula , presque tout le temps du repas, sur la Ck)rse, où j'avais, se» journé. Cet entretien était d'autant plus intéressant pour le docteur que, Corse lui-même, il eut du plaisir , je crois , à m'entepdre émettre une opi» nion très favoraUe sur ses compatriotes. Peiidant mon' séjour dans cette ile de la Méditerranée, j'appris à en estimer les habitants , dont le caractère hautain , fier , implacable et généreux , est empreint d'un certain grandiose moral. qui m'a toujours séduit. Dans le cours de cette conversation, nous dûmes nécessairement dire quelques mots de Ibnaparte ; mais le docteur doit se souvenir que, si je me plaignis de la fierté , de la hauteur , et des manières dédaigneuses du général , ce fut pourtajit avec une certaine modération , et non sans ajouter quelques mots de rc-
gret sur sa fâcheuse position, et me plaindre amèrement de la nécessite qui me forçait souvent à des mesures que, comme particulier, je réprouvais peut-être , mais que j'étais contraint à prendre , comme gardien de Napoléon. Quand M. Antomarchi et ses compagnons voulurent se rendre à Longwood, conformément aux ordres que j'avais reçus , ils furent obligés de soumettre à l'inspection de M. Gorrequer les manuscrits , les plans , les lettres et les gravures qu'ils voulaient y porter. M. Gorrequer crut que son devoir s'opposait à ce qu'il accordât cette autorisation , et refusa son vu. Grâce à mon intervention cependant , ces messieurs parvinrent jusque dans les appartements de Longwood avec leur bagage scientifique et épistolaire«
On le voit... Suis-je le seul qu'on puisse accuser d'une cruelle sévérité envers le prisonnier de Sainte-Hélène? Avais-je donc accaparé le monopole des rigueurs salutaires? Non; car les tentations de corruption , les vexations et les insultes auxquelles fut en butte M. Antomarchi , avant son embarquement , ne peuvent en toute justice m'étre attribuées. C'est assez de répondre aux accusations terribles qu'on a amassées sur ma tête pour des faits auxquels j'ai réellement pris part, sans que je fasse du donquichotisme pour essayer de disculper ceux de qui je tenais mes instructions.