‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 52 sur 59 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

La maladie de Napoléon empire. Agent chargé de constater son* existence. — Discussion violente avec MM. Montholon , Bertrand et Antomarchi. — Je les menace de pénétrer de vive force dans la chambre de Napoléon.

La maladie de Napoléon avait pris les caractères les plus alarmants ; jWais voulu lui envoyer mon médecin; mais, ainsi qu'on Va vu, sa défiance pour tout ce qui venait de moi était telle que je ne crus pas devoir lui renouveler cette proposition , malgré Fétat désespérant dans lequel il se trouvait. Napoléon m'avait dit lui-même, dans les premiers temps de mon arrivée à Sainte-Hélène , que son plus vif désir était de mourir de la main d'un Anglais. Et, malg;ré la sévérité qu'on m'avait forcé de déployer à son égard, j'avais pé^ nétrë les vues de ceux qui me haïssaient , et je ne voulais pas que la moindre démarche hasardée pût donner au général la satisfaction de penser que mon gouvernement avait tramé et exécuté contre lui un odieux forfait. Cependant le docteur Antomarchi ohtint de lui la permission de s'adjoindre M. Arnolt , chirurgien attaché au 20* de ligne , alors en garnison à Sainte-Hélène , et il

MÉMOKUL DE SIR H¥DSON LOWE. 35 1

m'écrivit à cet égard; or, commç la première de-r mande venait de Longwood, et qu'on ne pouvait par conséquent me taxer d'avoir intrigpié poui^ glisser un chirurgien anglais au milieu de l'habitation de Napoléon , je donnai promptement à M. Arnoh l'autorisation d'aller assister M. Antor marchi. Ce praticien s'y prêta avec le plus grand zèle et la plus touchante bienveillance. Napoléojn , averti de la présence du médecin anglais, montra d'abord quelque éloignement pour se laisser approcher; mais il se laissa pouïtant, après une hésitation de quelques minutes , tâter le pouls et le bas-ventre où était le siège du mal. Puis le générai , paraissant content du docteur Arnolt , l'eUf gagea, à revenir le lendemain.

Cependant je venais de recevoir de Londres un ordre exprès de m^'assurer chaque jour de. l'existence du général , et de constater l'état dans lequel il se trouvait journellement', sur. un journal q^ç je devais faire parvenir par triple copie , en profitant de toutes les occasions qui me seraient offer^ tes, quelque fréquentes qu'elles fussent. Comment faire?... Napoléon ne sortait plus... Il était même toujours alité , et son excessive susceptibilité ne me permettait ps^ de me présenter moi-même devant lui. Il fallut donc charger un officier d'ordonnance de se transporter tous les jour§ à LoQgwood, afin de s'assurer 4^ la présence du général dans sa demeure, et d'attester qu'il l'avait yi^.

35a BIÉMOHIAL

Cet officier remplit d^bord assez exactement sa mission qui, sans nul doute, était fort désa^rëa^ ble , mais qui était d^nne indispensable nécessité. Il continuait ses rapports , à l'exactitude desquels j-ajoutai foi pendant quelque temps , lorsque j'appris que depuis quinze jours à peu près il ne lui avait pas été possible d'entrevoir même Napoléon, qui gardait le lit depuis cette époque. Mon mécontentement fut au comble ; je fis appeler l'officier auquel j'adressai de vifs reproches. Il s'excusa sur la difficulté <te l'exécution , en me disant que M. Bertrand et M. le comte de Moiitbdlon n'dvaient |>as permis qu'il arrivât jusqu'à Bonaparte, dans la crainte que ^ présence n'irritât le général. « Tout ceci peut être juste, fort juste ,dis-je à l'officier ; mais la situation du général , tonte fâcheuse qu'elle peut être , et la sollicitude de MM. Bertrand et Montholon pour la santé de leur maître , ne peuvent me dispenser d'exécuter les ordres que j'ai reçus : voyez-le vous - même , ils sont péremptoires. Dites à ces messieurs qu'il est sans doute pénible pour moi d'insister en pareille circonstance; que je comprends combien il faut de ménagements ; mais que je vous ai montré ma . correspondance, et que l'exécution de la mesure qu'on m'y prescrit m'y est ordonnée sans réplique. Rendez compte à ces ofBciers^de mon entretien; dites -leur que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour adoucir tout ce que -mes fonctions ont

d^acerbe, mais qu'il faut aujourd'hui que je sois obéi, n

L'officier, désespéré, alla trouver MM, Mon* tliolon et Bertrand qui, touchés de sa position, le mirent en rapport avec le valet de chambre Marchand , afin qu'il pût remplir sa mission de surveillance sans que le général l'aperçût. Effectivement, il se plaça en dehors de l'habitation, devant la chambre de Napoléon , et , un jour que le général allait à la garde-robe, il put l'apercevoir et me faire son rapport. Mais une pareille occasion pouvait ne se représenter que rarement, et je devais ne pas douter un seul instant de l'existence du prisonnier. J'allai donc un jour , suivi de quelques officiers, à Longwood-House , dont, bien entendu , on me ferma la porte au nez.... J'expliquai au général Montholon le motif de cettfvisite, dont il voulut me détourner; mais il ne put y parvenir , et je lui répondis que tel était le texte de mes instructions que , si le lendemain mon agent ne pouvait pas avoir la faculté de voir le général Bonaparte , je me verrais obligé de venir moi-même forcer son asile, afin de m'assurer de sa présence à Longwood.... M. le docteur Antomarchi , que j'avais fort bien reçu à son arrivée dans l'île , se joignit à M. Montholon ; ces messieurs ne me permirent pas d'approcher , et ne m'épargnèrent même ni menaces , ni épithètas insultantes. « Il faut que vous soyez un tigre pour

prendre plaisir à troubler les derniers moments de cet infortuné. — Je le respecte autant que vous ; mais mon devoir a parlé, et je dois agir. — Appelez donc vos soldats , et arrachez un reste de vie à V Empereur. — L'Empereur! quel Empereur? je n'en connais pas ici. — Vous n'en connaissez pas! c'est celui qui vous fit trembler si long^-temps, et qui aurait fait de l'Angleterre une province française, comme la Corse, s'il eût régné dix ans de plus. — Le général, messieurs, le général! il faut que je le voie. — Vous ne le verrez pas ! dussiezvous nous passer sur le corps ! Il faut avoir l'ame pétrie du plus vil limon de la Tamise, pour venir épier le dernier soupir d'un moribond.... Vous comptez les minutes de son agonie; sa garde vous fatigue; c'est une responsabilité terrible dont vous voudriez être débarrassé. Soyez tranquille ; malheureusement le dénouement du drame ne se fera pas attendre long-temps. Mais , en attendant , nous ne souffrirons pas que vous vous repaissiez de ses dernières douleurs. — Ces injures , messieurs , ne me détourneront pas de ma résolution. Je me retire ; mais je vous l'ai dit et vous le répète : si demain mon agent ne peut voir Napoléon , je serai forcé de venir ici moi-même avec tout mon état-ràajor. Que votre prudence vous suggère donc les moyens d'éviter d'aussi déplorables violences ! w

Je partis, et laissai sir Thomas Reade avec le

comte Montholon et le général Bertrand. Quand ces deux officiers eurent bien jeté feu et flamme: contre moi, Reade leur persuada de ne pas continuer à faire une résistance tout à la fois déplacée et inutile; il leur fit entendre que, puisque notre gouvernement exigeait que je constatasse chaque jour Texistence de Napoléon , je ne pouvais nbe refuser à exercer tous les actes qui dépendaient des fonctions dont j^a vais été investi par S. M. Britannique ; qu'il se devait de leur faire observer que c'était par égard pour le prisonnier que je ne me présentais pas moi-même devant lui , ainsi que cela m'était même ordonné ; et que, si j'envoyais un agent à Napoléon , c'était un pur acte de condescendance de ma part , et parce que je connaissais l'aversion de Napoléon pour moi.

Ou avisa donc au moyen d'arranger cette affaire ; car j'avais montré la ferme résolution de ne faire aucune concession à cet égard , qui pût me çomppomettre auprès du ministère. Après avoir beaucoup réfléchi pour conjurer l'orage, on trouva un terme conciliateur qu'on mit promptement en œuvre. Tout en évitant d'effrayer inutilement Napoléon , on lui parla de sa position qui exigeait des soins nombreux et continus. Le docteur Ântomarchi lui dit qu'il était nécessaire maintenant que, chaque jour, il fût assisté par un confrère dont les lumières viendraient aider sa propre expérience ; qu'il fallait enfin se décider à prendre uu

356 BIÉMORlAi. DE 9IB tlUD^N lOWE.

mëdeda t^ondnltant , qui idéndrait dhaqne j<mr vidter lemAlade. Legënéml pamt c^titfarié de tette owtetivift y eî frappé de l'espèce d^tnqui^Éude que )e docteur était malheureusement force de laisser entt^voir; mais il se résigna et donna son adhésion. M. Ântomarchi lui nomma alors M. Amolt, qui avait déjà été appelé plusieurs fais à Longwood , ainsi que je l'ai dit plus haut , et dont Napoléon avait paru assez satisfait. Ce médecin, se transporta tous les jours k l'habitation du gênérai , et , sous le prétexte apparent de se consulter avec M. Antomarchi sur les mesures à prendre pour la santé de Bonaparte , ce fut lui qui demeura chargé de me transmettre f k Mantatton^House , le ra|q>ort sur la santé de Napoléon et le certificat de vie quotidien , que je detais eitpedier le plus promptement et le plua souvent possible atf ministère britannique.

Page 1