CHAPITRE XLVI
Convoi. —Tombeau de Napoléon.
Dès que j'appris officiellement la mort de Napoléon, je montai à cheval et courus à Longwood, à la tête de mon état-major. Je trouvai les oHiciérs et les serviteurs du ^néral plongés dans la plus vive douleur. Ce n'était point là cette froide et hypocrite tristesse qui se couvre de crêpes dans le palais des rois, et qui singe les larmes au chevet des souverain» expirants. Ce n'étaient point les grandes momeries de deuil, les solennelles proclamations de douleur : on voyait que l'affiection et l'amour faisaient couler ici de véritables larmes, et que ces gémissements n'étaient point un hypocrite manège. En un mot, les officiers de la petite cour de Bonaparte ne pleuraient point le mort pour faire leur cour aux vivants.
Lorsque j'eus examiné et vérifié le corps du défunt pour m'assurer par moi-même que ce corps était bien celui de Napoléon Bonaparte , je demandai qu'on procédât immédiatement à l'autopsie. Sur cette demande, les Français, et particulièrement le médecin Antomarchi , se récrièrent
vivement, disant entre eux que c'était une nouvelle atrocité et barbarie digne de moi, et que je voulais par là m'assurer sans aucun doute de la mort de Napoléon et me débarrasser de toute chance de vie.
Je n'avais rien à répondre à des gens exaltés par la douleur et par l'affection qu'ils portaient au défunt , et , comme ils me représentèrent, avee toute la vivacité de leur émotion, que Napoléon avait rendu le dernier soupir depuis trop peu de temps ppur qu'on pût décemment et prudemment ouvrir son cadavre, je n'insistai pas; je respectai la douleur des Français, et surtout je ne voulus pas m'exposer à une accusation dont l'idée seule me faisait frissonner.
Je me joignis donc à eux pour déplorer la perte qu'ils avaient faite. Je leur dis qu'elle était d'au^ tant plus cruelle pour eux, que le gouvernement anglais paraissait revenir à de plus douces et de plus tolérantes dispositions à l'égard du malheureux captif, u Enfin , leur dis-je avec émotion , j'étais chargé de faire connaître au général que l'instant approchait où la liberté aurait pu lui être rendue, et où il lui aurait été permis de vivre , comme il l'avait tant désiré, en Angleterre ou en Amérique. Sa Majesté Georges IV ne demandait pas mieux que de mettre un terme à cette cruelle réclusion. Il souffrait de voir un grand homme, un prince qu'il estimait et admirait, soumis à un aussi dur
et humiliant s^nije, et il voulait étne up des prtçiiers à accélérer le terme de sa ^ptivité et de ses souffrances. Mais 9 hélas! maintenant il est mort, il es^ libre pour Téternité , son ame épurée par le malheur est dégagée de ses chaînes^ ainsi tout est fini : demain nous lui rendrons les derniers devoirs. Les troupes ont ordre de prendre le deuil et les armes dès la pointedu jour, Jl £»ut que tou^ les honneurs militaires , qu'il est en notre pouvoir de lui rendre ici, accompagnent jusque dans sa tombe un des plus grands capitaines et des plus illustres soldats de notre siècle. »
Tout ceci fut encore pris en mauvaise part à Longwood : c^était, selon les Franç<ais, une sio^ gerie de douleur , une compassion de commande , que je venais affecter pour me donner k leurs yeux un air de sensibilité qui ne m'allait pas. C'était une caresse de tigre , faite au cadavre de la victime qu'il a égorgée*
he lendemain matin ^ tous les r%iments prirent les armés, et^ au bruit du canon des forts, nou^ accompagnâmes le corps de Napoléon au Ueu quj
était choÂ^^P^^^^^P^l^^''^ '*
I {«es 4étai|« si^ivanH «ur la çoi^vQi 4e N«poHon sopt finprpatéa à la préface (l'wi peti( poésie plein d'in^rét , j^ublië pwf M. Marius-Villejrs, sous le titre de : Pèlerinage à Sainte-JIélène. Cette peinture animée et brillante , tracée avec toute Témotiop dit «e^tiaent, ea présence de la pierre qui recouvre FiUustre |iriK>i«i«r, «Minplèliï Vkmmin àc m^tM^iimU, C^st l'ipilogiie
DE SIR HTTDâON LOWE. 365
Otk \eât$eenâit silencieusement dans la tombe, et pa^ nn Inot d'adieu ne fut prononce sur son iîeircueil. Le vainqueur de l'Europe , celui que tant
du drame dont les scènes attachantes sont jetées, encevohildtf, par sif'Hcklsdii- Lowe.
« n laHut, av&m de ioiiit àe \û ville, en demander rautorisation au Aajor de j^taee ; cette formalité est de rigueur. On ne peut d*aiUe<ir^ Se rendre an tombeau sans être accompagné d'tm o^cier imgtais , et , si Yen désire cueillir une branche du saule' pleureur , il est nécessaire cPéftre muni d'une permission du gouverneur lui-^miéme. Il s des imprimés à cet usage , et il ne fait jamdis aucune difBcuhé pour en délivrer. Cette me^re est salutaire; car Tavidité des étrangers à emporter quelque s^ouvenir de Sainte-Hélène avait déjà compromis l'eiistence de cet arbre.
» Enfin , tontes les formantes remplies , je pr^ le chemin âe Longiiroo^. En parcourant ces coteaux et Ces ravins arides, j^éprouvtt» nu sentiment de mélancolie que je' ne potrvafs surmonter : « C'est ici , disais-je , quSl a vécu sept années! lui !... (^ 4h^ je I il n*âvait qu'tme partie de cette ile sautage', et la plii# afifrease eneore ! •
• Nous arrivâmes. Notre guide nonsi montra la demenre du prescrit de ^BMrte-Hélène. Il nous eût été difficile sans cela de reconnaître le dernier asile de Napoléon. Rien n'est comparable , ésf effet , à Ift mesquinerie de cette masure, ffoni entrâmes dans uHe prenrière pièce qm lut servtflt de salon dt eompagnie. Plus loin était une petite diambre où se trouvaient entassés de là' panlle et du feiu : « Cest ici qtt*û est mort, nous disait tranqttiflenMflfl notre gtride ; son corps fut exposé pendam trois jcrurs à IscttriesHé pubHqne : le premier jbnr fut réserté aui gentlemen et aux lady»de Sainte^Hélène , qui Tinrent lui toucher la main ou la baiser en signe d*adienx ; le second fitt pour la population anglaise; le troisième pour les Chinois , qui sont en grand nom-
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de bouches mercenaires avaient loué et pan^^risé lorsqu il était sur le trône, ne trouva pas un orateur pour venir dire sur sa tombe , en une oraison
bre dans cette de , et qui ont toujours été enthousiastes de Napoléon. »
» L'Anglais nous donnait tous ces détails avec un calme yraiment britannique ; et moi » tout occupé des derniers moments du grand homme , je maudissais les barbares qui avaient osé profaner ce lieu consacré par une grande infortune > quand je lus distrait de ma rêverie par la voix du guide qui noiu m<mtrait sa chambre à coucher : c'était une écurie!...
> Je sortis Nous traversâmes une partie du bois où. il allait
chasser quelquefois : il pouvait s'y promener seuL Hors de là , il ne pouvait marcher qu'accompagné d'un officia* anglais attaché auprès de lui pour ce service.
» Se promenant un jour à cheval ainsi escorté, il voulut gravir un coteau fort escarpé. Son compagnon lui observa qu'il ne pouvait pas l'y suivre. « Tant pis pour vous , lui dit le prisonnier , votre devoir est de le foire. » Aussitôt il tança son cheval et aUa se promener en liberté.
» Mais il était trop bien gardé pour en profiter : outre les nombreux soldats et l'artillerie formidable qui entouraient l'île , un canon d'alarme était placé sur le sommet le plus élevé ; et, dès qu'il manquait quelqu'un de sa suite, le signal retentissait dans toute l'étendue de Sainte-Hélène.
m Nous nous rendîmes ensuite à la demenrede Bertrand. Cétait une petite maison d'une apparence très simple, dont le maréchal avait lui-même donné le plan. La vue s'étendait de là sur la mer. Napoléon y allait souvent passer l'après-midi , et s'amusait à reconnaître , avec sa longue vue , les navires qui arrivaient à Sainte-Hélène. On nous fit voir trois troîis ronds qu'il avait, de ses propres maios , creusés pour cet usage dans les persiennes. De celte manière, il pouvait satisfaire sa curiosité sans être fotigué -de celle des autres.
funèbre, les hauts faits et la gloire qui illustrèrent sa vie , pour raconter la merveilleuse et attachante histoire de ses combats, de sa fortune, de sa chute,
» Nous vimes près de là la seconde maison qu'on lui avait élevée. Dès que vous arrivez dans YHLû , les Anglais ne manquent pas de vous la vanter comme un palais ; mais , hélas ! elle était bien loin encore d'être digne du prisonnier de Sainte-Hélène.
» Un dernier devoir nous restait à remplir ; nous primes le chemin du tombeau. Il est au fond d'un vallon très étroit , où nous fûmes étonnés de rencontrer quelques traces de végéta* tion. C'était le seul endroit où Napoléon pût trouver un peu de verdure et d'ombrage. Il venait souvent s'y reposer avec madame Bertrand , dont l'habitation était située au haut du ravin. Il s'asseyait près d'elle sous le saule pleureur , et sa compagne lui faisait la lecture. Près de là était une source d'une eau très firaiche et très limpide , dont il aimait à s'abreuver. Il y envoyait même chercha* , de Longwood , toute celle qu'il bu* vait. Quelques fleurs croissaient près du ruisseau , et un gazon assez frais en tapissait les bords. Ce lieu plaisait à Napoléon , et un jour il exprima le désir d^y être inhumé , s*il venait à mourir à Sainte-Hélène. Sa volonté a été accomplie.
» Sa cendre repose sous le saule pleureur qui Ta si souvmt ombragé pendant sa vie. Trois larges pierres sans ornements ^ sans inscription , recouvrent sa modeste tombe : pas une lettre n'indique quel est celui qui dort sous cet humble mausolée. Une grille en fer l'entoure : une autre en bois forme autour de celle-ci une enceinte de douze à quinze pieds de diamètre. Nous y fûmes introduits; on nous permit même, en soulevant un des barreaux de la balustrade eti fer , de fouler aux pieds la pierre du tombeau. Je cueillis quelques branches du saule , que je garde encore conmie un souvenir précieux de Sainte-Hélène : des rejetons vivants ont même été apportés et plantés en France par mes amis et moi.
de ses malheurs et de ses sonffrafices ; et , sll était mort aux Tuileried, les flatteurs n'eussetit pas manqué de £aire retentir de leurs phrases hriU lantes et sonores les chaires de Saint-Denis et de Notre-Dame.
Les. Français avaient commande k un artiste de l'Ile une plac[ue d'argient destinée à être placée sur le cercueil de Napoléon. L'inscription suivante avait été gravée sur cette plaque : « Napoléon,. né à Ajaccioy le i5 août 1769, mort à Sainte*Hélène le 5 mai 182 1. d jCorome je fos instruit de cela, je déclarai au comte Montholon que Je m'opposais à ce que la plaque fût placée sur le cercueil ^ mes instructions me faisant un devoir de ne pas le permettre* <i Tout au plus, dis^jeà M. Montholon, pourrait-on mettre , le général Bonaparte, m M* de Montholon se récria sur une aussi horrible vexation; il me dit que c'était infaime de poursuivre ainsi Napoléon jusqu'au delà de la nort i mais rien n'y fit, je fus inâ>ranlable.
» Âpt-és avoir i>u à la source qui avait si long-temp^ désaltéré l9flpoléoD, nous sortîmes de TeDceinte funéraire. l*rèt de là, dans une guérite à cet usage , est un registre où ceux qui veulent laisser un témoignage de leur passage à Sainte-Hélène , signent leur nom , et écrivent même des vers que leur inspire le lieu. 11 y en avait beaucoup, tant anglais que. français. Je fis cooime les antres. J*y en laissai quelques uns , et , après avoir dit un dernier adieu à la tombe et è tous les objets qu'on avait signalés à notre religieuse curiosité , je repris le chemin de JameS- Town. »
DE SIR HUDSON LOWE. 36g
La pierre qui fut posée sur son corps ne reçut donc aucune épitaphe. La gouvernement anglais , prévoyant d'avance le cas de sa mort , m'avait défendu de laisser rien inscrire sur son tombeau qui rappelât le sceptre ou la couronne. Il fallait que la puissance de Bonaparte fût comme si elle n'avait pas été; il Billait que là tombe elle-même refusât de dire sur son compte la vérité aux vivants. Oeitainemskit, pareille obstination était ridicule et pitoyable ; car, pour mieux faire, il eût fallu iarraeh^r les pàgei de l'histoire, effacer les souvenirs de ieent milliniis d'hommes, renverser les nioi|uœ«nts et le$ ares de triomphe : alors seulement on i^ût pu fiûre oublier ia puissance miraculeuse (d'un homme ^ui en avait laissé les traces depuis les Pyramides jusqu'au Kremlin* L'«pitapho de Napolécm était par^ut*
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