CHAPITRE VI
L'empereur et rhomme.
Pour ses admirateurs , Napoléon a toujours été un demi-dieu; pour ses ennemis, une puissance infernale : la part de l'homme n'a jamais été feite. Épris du commandement, obligé de se grandir pour en imposer, naturellement porté à la domination, il ne s'est jamais laissé voir en entier. Cest à peine si l'on a supposé qu'il était soumis aux mêmes besoins quel'bumanité impose à tous. Frappé à un coin de force et de stoïcisme incroyable, tant que la fortune le servit, on ne l'entendit jamais se plaindre de ces mille contrariétés qui torturent l'existence. Dans les marches pénibles de la campagne d^Italie , sous le soleil vertical de l'Egypte, emprisonné dans les glaces de la Russie, brûlé par la chaleur, coupé par le vent OH sillonné par la pluie, jamais un mot d'impatience , un signe d'importunité, ne sortit de sa bouche. L'ambitiqu ne lui laissait pas le temps de se plaindre.
Il supportait les peines morales dans le même silence que les peines physiques, et pourtant jamais homme n'eut un intérieuir de famille plus
a^të; il lui semblait avec justice qu'il était solidaire des actes émanés des trônes qu'il avait élevés. Partout où il avait mis un roi , il étendait une portion de son existence. C'était lui qui régnait en Espagne, en Italie, en Hollande et en Suède. Vulnérable sur tous les points, on peut penser quelle charge immense de soucis il avait amasfiée* Gependakit il ne confiait qu'à lui-même ses chagrins domestiques; trop au dessus deeeux qui l'entouraient pour se plaire aux épanchements de l'amitié, U rapportait tout à lui-même; le cercle de sa vie commençait et finissait en lui» Puroc, l'homme qui approchait le plus de son oreille , qu'il avait admis dans um prétendue familiarité, n'en sut jamais plus que les autres, U devinait mieux l'homme, et c'est là tout.
Ce caractère d'isolement que s'était imposé Napoléon ne varia pas tant qu'il eut un bras pQU^ feire la guerre et une voix pour commander ; maïs > au jour où la puissance lui coupa le trône sou^ les pieds , ce caractère si long*temps comprimé éclata* L'empereur fit alors place à l'homme. Napoléon à Bonaparte, le Français au Corse,
C'est ainsi qu'il me fui remis* J'eus peine à croire^ la première fois que je k vis» que j'avais devant moi cet homme qu'on m'avait peint si dédaigni^ux dès besoms de la vi4 , si indifférent dans ses relations sociales. Au lieu de chercher à me gagner, non par des paroles affectueuses (nos
DE Sm HVD^N hOVm, ^J
poeltions respectives ne le pennettunt ^uère), mais par une déférence au moins simuMe à m^es volontés, il me traita de geoUer, d^bQurrea^t d'homme infamew. Il aurait voulu qu'oubliant les ordres de ma nation, je lui laissasse ui^e liberté indéilnie, que je coupasse une cbaine dont ma tête était le dernier nceud. $i le vent Vempécbait de sortir ; si , au retour d'^^ course à cbevaji, Iç soleil avait échauffé aa tête $ si le brouillard lui causait des ressentiments de goutte, c'était le^ gouverneur qui recevait eii malédictions les torts, de la température, atmosphérique de SainterH^ lène, comme s'il eut dépendu de moi d'avancer ou de jpeçuler de q^ek^^degrés la latitude de l'Ile.
Au bout 4^ quelques j wi% passés auprès d^ Na*poléon , je n«t t^vfiai pas à me pénétrer d'une vérité que le temps n^a qu^ trt^p confirmée ; le upalheut avail d^adé mipn priso«mier, ou, pour mieux dire , ii l'avait fait desceiidi^eauK premiers échdons de son e^teuce. C'était Bonaparte avec toutest ses faiblesses d'honmie , 4v^. totsite Hutempém^ce de son ea^^^tère, avecXous.^s préjugés d'Italievi^
Insensiblement rw^ené à te poipt ^ y« primitives on ne. trouvait .plus en lui cette fiBce moralie qui l'avaift mis au djsssUs die rbumaïUfiét Sans philosophie dana le m^llheur, il s'usait en malédi<^tio«is co$tre la fortune^, contre cette foiv tune qui l'avait si lai^^enlenli&iYorisé dans les plus belles années de son existence de géant. Rien
3d MÉMORIAL DE 9IR HVDSON LOWE.
n'égalait sa haine contre ceux qui étaient les té-% moins de ssl gran(}i& infortune. Moi surtout, j'étais le but où venaient frapper les paroles acérées qui s'échappaient de son sein. Par ee retour vers lui*méme, dont j'ai d^à parlé, il n'employait jamais dans ses récriminations que. le» expressions de sa langue natale. Il épuisait contre moi tous les termes injurieux du vocabulaire italien. I( mettait dans se» méprisantes satires un hixe et une énergie de mots dont un Cîorse ou un Napolitain seul est capable. Nourri des pratiques mys-* tiques de son pays , il ne parlait jamais de la religion romaine quVvec un respect profond et en termes les plus mesurés. Deux cents ans plus ' tôt , le même zèle qui lui fit embrasser la cause de la révolution* française l'aurait jeté au milieu des querelles religieuses ^.deux cents ans plus tôt, au lieu de périr dans une ile, il serait mort dan» un cloître. Plusieiurs fois je le surpris lisant avec onction l'Ancien Testament et les Pères de l'Église. L'homme chez lût , je le répète, était essentiellement porté ^ux ctoyanoes catholiques : je ne le Mâme point ; je l'explique.
On co'uGoit que, ramené ainsi à ce point de faiblesse et de désorganisation morale, il n'y avait plus d'équilibre entre ses malheurs et la force qu'il lui fallait pour les supporter. H souffrait comme un autre hoiume ; il devait se plaindre et mourir* j