‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 9 sur 59 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

L'amiral Gockburn. — Principes de division.

Oe Avt, il ii'«n ftmt {xasâoitter, à VokAîgeetnte înterpesition de l'amiral doékbupn que je dus le commenoemeiit <de oette haàne si vieleiïte que j'inspirai malkeui^eufiemeBft toujeurs à Bonaparte et à tous ses officiers, hainequi, aTec le temps , ne fit qu'aecroitve «t se corrobcwer dans toutes les queittlles qm «e sùocadaient •contre moi.

JLi'aœiral Clockl>ui>n^ q«i <!ommandatt te Nor^ tkjuaberland^ et q«i par conséquent ayait hit le ¥oyageide Ste-^Hélèoïc avec Bonaparte, arait dV bovd conquis son alifection par ses égards et une espèce de dévonemefit et de respect pour sa personne, qui alla même pendant un certain temps jusqu'à l'affectation. Lors de l'installation de Bonaparte à Ste-Hélène, il poussa la condescendance jusqu'à permettre au prisonnier de parcourir seul toute l'ile, et il lui envoya même quelques uns de ses fusils , afin qu'il pût se livrer au plaisir de la chasse. Tout cela était fort beau, fort noble , s^ns doute; mais cette conduite était au moins imprudente , car on avait confié la personne de Napoléon

à sir Q>€kbttfm , non pour qa*il seeonfoiidUt en po> lites«es envew» 80a captif, pour \otnne\ cependant il ne lui était pas défendu d'avoÎT des ^ards, mais pour <|u'il "feiUàt strictement à sa g^rde ; et certes une semUable manière d'agir n'était pas faîte pour Élire perdre aux amis du général l'espoit d'une évasion que l'excessiTC confiance de l'amiral pouvait faire paraître comme très prodiaine. Peu de moi» {iprèsr, air Oockbum Sut foircé de cbanger de système, le sitti ne convenant miUement an gouvernement, et ce fut alors que 6a. trop grande ladlité, que cette folle insouciance, dont Napo«* léon s'était d'abord tant kmé» tourna contre lui<* meme^ Forcé qu'il fut d'empkyar les mesures eévè* res , dont l'exécution lui avait été impérieusement prescrite, il vit l'affection qu'on avait conçue pour lui se changer tout-à-coup en une haine qui était, à peu de choie près, ^ale àcelle qu'on me porta plus tard à moi-même : et, certes, œ n'est pat peudirel Ainsi ondoie penser quel orage de ma» lédictiouft fondit sur la tête du pauvre amiral , quand il se vk oUigé de 'déclarer à Longwood qu'il ne recevrait aucune lettre du général , adre»> sée au prince r%ent, sans qu'eUe f&t ouverte, et quand, au lieu de laisser son prisonnier courir seul dans l'île , il 6it forcé de placer des sentinelles sous les fenêtres mêmes de Napoléon. Lorsque j'ar* rivai, l'irritation était h son comble.

. Lei4avril,J6dâ>ajrquai,et,let6,raimral€ock-

burn, qui prétendait que c'était l'heure convenable , me fit partir de grand matin pour Longwood, où, comme je l'ai dit dans le chapitre précédent , nous arrivâmes à neuf heures par un temps abominable. L'amiral m'avait assuré avoir ^ait annoncer notre visite, et désirait, disait-il, me présenter le plus promptement possible. Quel fiit cependant mon étonnement quand on nous apprit que le général était surpris de notre prompte apparition , qu'il ne pouvait nous recevoir, et que d'ailleurs il était malade! J'aurais regardé la conduite de Napoléon comme fort étrange si , jetant par hasard les yeux sur l'amiral, auquel je semblais demander compte d'une semblable conduite, je n'eusse surpris, dans ses- regards , un petit air de triomphe qui plus tard , quand j'y réfléchis mûrement, ne me laissa aucun doute sur ses intentions. Effrayé du retentisse* ment présumable des plaintes acerbes de son pri-r sonnier , il voulait me léguer à moi la portion de mauvaise humeur et de ressentiment qu'il avait causés à Longwood ; il pensait à se créer une excuse auprès du cabinet anglais , en me mettant dans le cas de n'être pas mieux placé que lui dans les bonnes grâces du général, afin qu'un jour il pût présenter ma gestion comme n'ayant pas été beaucoup plus heureuse que la sienne. En effet, ma présence à Longwood, sans que le général en eût été prévenu, était, au fond, un

oubli total des convenances , et cette violation des formes de la plus simple bienséance devait nécessairement influer sur l'opinion que Bonaparte allait concevoir du nouveau gouverneur. Aussi je compris toute la fausseté de ma position ; et je me retirai non sans me plaindre vivement à l'amiral. Sir Georges me répondit va^ement, et se tira d'affaire en me parlant d'oubli, d'erreurs, d'omission involontaire.^ Gependapt, comme je l'ai dit, je fus reçu le lendemain à Long^ood, et ce fut une triste et fâcheuse journée pour sir Gockburn. Dans le cours de l'audience. Napoléon, qui avait longuement exhalé ses plaintes contre l'Angleterre, entama le chapitre de ses griefs contre l'amiral.

. a Je n'ai pas lûeu d'être content de votre prédécesseur, me dit-il : cet homme avait bien com* mencé; il a voulu absolument mal finir. Il eh use envers moi avec une familiarité qui tient de bien près à l'impertinence; il se permet, par exemple, de m'envoyer des billets d'invitation pour des bals, des dîners auxquels il sait fort bien que je n'assisterai pas , en affectant de ne m'appeler que général, comme s'il ignorait que Hapoléon eût immortalisé le titre d'empereur. A mon arrivée dans cette Ile, il m'a fait jeter dans un grenier ouvert à tout vent , et m'y a fait séjourner plus de soixante jours, tandis qu'il s'était réservé à lui-même un logement très confortable. Il m'a forcé de sus^

peiMke mes {womenades à cheval , et n'a pat craint d'abiieurer les ofSciers de ma maison de dégoûta et d'Iiumiliations. Il me fait garder comme une béte fauve, en plaçant des sentinelles jusque sous les fenêtres de ma chambre à coucher , tout en colorant cette ridicule mesure de l'ironique et ab* surde prétexte de veiller à ma sûreté personnelle* Pour que mes lettres puissent parvenir à leur des* tination, il faut que préalablement il les déca« diette, et, si je mY oppose, il me les rend sana Vouloir se charger de leur expédition. L'autre jour, après qu'il m'eut fait assurer, à la sutt^ d'une espèce de raccommodement ^ que je pouvais parcourir toute Itl^ sans être forcé de supporter, là présence d'un Anglais , je montai à cheval pour aller d^eûner à un mille de notre habitation, quand l'obstination d'un officier , qui prétendit devoir m'accompagner en tous lieux, me força de renvoyer mon cheval à l'écurie et de rentrer moi* même.**. Cette inquisition est vraiment révoltante» Sans doute sir Georges n'est point un méchant homme; mais il est devenu en peu de temps ca« pricieux , violent, emporté. Gomme yeoiier, je puis le trouver doux, humain, compatissant, à cela près de ces contrastes d'humeur qu'il fait peser sur nous de tout leur poids. Mais comme mon Mfa^ car c'est ainsi que j'aurais voulu le considérer, il est réellement insoutenable, et nous n'avons lieu que d'être fort mécontents de lui. Il ne daigne pas

d'ailleurs observer les formes de la bienséance la plas ordinaire I et ne manque jamais de choisir pour ses visites des heures indues ou inaccoutumées; affectant le mépris le plus grand pour une étiquette à laquelle ma dignité d'homme , et surtout de prince malheureux, plutôt qu'un amour^ propre déraisonnable, me force de tenir encore. Je ne suis pas fâché qu'il ne soit pas présent, ainsi ^e ^n état-mafor, à notre entretien. Je me s^rais vu forcé de l'humilier devant ses subalternes $ je lui aurais vivement reproché sa conduite, et l'aurais accusé de ternir l'habit militaire que nou# portons tous deux depuis près de quarante ans , en manquant sans nécessité au respect qu'il devait au plus ancien soldat de l'Europe , en me traitant , lors de mon débarquement, comme un galérien de Botany-Bay ; et je lui aurais fiait observer qu'aux yeux d'un honâobéte homme, Napoléon , sur un ro» cher, devait paraître plus vénérable que sur son trône et à la tête de ses six cent mille soldats*

M Groiriez*vous, Monsieur, qu'il prétend exiger des personnes de ma suito une déclaration , un engag^nent individuel, d'unir leur destinée à la mienne , en acceptant le cahier des chaiiges qu'il a rédigé à cette occasion, et en les forçant de se soumettre eux-^mémes à toutes les humiliations qu'on me réserve? ou bien * il lés menace , en cas de refos de leur part , de les faire «oriir de l'Ile* Quelle est l'intention perfide que cache ce procédé

5o MÉMORIAL

inouï?... Toudrait-on m'isoler? Sans nul doute mes officiers , mes gens, se sont décides k subir, en partant de Plymouth avec moi, une partie des vexations que Fon paraissait me préparer ; mais quelle est donc la loi qui les force à se lier irrévocablement à un homme qui n'est plus véritablement qu'un cadavre politique?

» La conduite de sir Georges m'affiige d'iautant plus que j'eus pendant long-temps occasion de me louer de ses manières. Pendant notre traversée , il me témoigna tant d'affection, tant d'intérêt, qu'il gagna promptement ma confiance, et se mit fort avant dans mon intimité. Il venait presque toujours me rendre visite au sortir du dîner...' Alors je prenais souvent son bras, et nous faisions^ un tour sur le pont. Sa conversation m^intéressait. Nous parlions de son état.... Il m'écoutait avec cette avidité de l'homme qui ne veut pas perdre un seul mot, ce qui flattait mon amourpropre. On m'a assuré qu'il écrivait avec soin jusqu'aux moindres détails de nos entretiens. S'il en est ainsi, ce que j'ai dit sur les marines de France et d'Angleterre, sur les ressources de la' première de ces puissances dans le midi, et sur celles que j'ai moi-même créées et que je voulais créer encore; ce que j'ai dit sur les ports et les mouillages de la Méditerranée , tout cela composera, pour un marin, un livre vraiment précieux. De plus, qujand notis passâmes la ligne.

DE SIR HUDSON LOWE. 5l

il trouTa le moyen de soustraire mes officiers et mes ^ns aux ridicules cérémonies de ce qu'on Bomme le baptême du bonhomme Tropique, ee qui n'était pas une légère faveur et une faible preuve d'autorité sur les matelots de son équi* page. »

. J'écoutai Napoléon avec le plus scrupuleux recueillement, et je voyais avec complaisance qu'il remarquait mon calme et mon attention soutenus. Malgré la triste plaisanterie de l'amiral, je ne pouvais lui jouer le mauvais tour d'entrer dans la manière de voir de Bonaparte, en conve* nant de ses torts. Je venais pour continuer sa mission, pour lui imprimer peut-être encore plus de sévérité; il m'était donc impossible de ne pas approuver sir Georges. Faire de l'hypocrisie eût été alors une chose aussi absurde qu'inutile; car, plus tard, il eût toujours fallu lever le masque. Je résolus donc de prendre un parti violent en faisant comprendre , dès le premier abord , à Napoléon , quelle pouvait être la règle de conduite que j'adopterais. Je xépondis avec calme et sang-froid aux' plaintes du général; et, sans me constituer précisément le champion de l'amiral, je cherchai à le justifier en m'appuyant sur la direction qu'une autorité supérieure avait probablement communiquée, à sa conduite, et en déplorant la CataUté qui souvent ferce un fonctionnaire à des mesures rigoureuses qu'il réprouve quelquefois

5a MÈUOBXÂL

comme particulier, il y eut alora un momnit cb silence : Napoléon dirigea vue seconde fak sur ma personne ses regards per^mts, pour cherdKt à âcméler ce qui se passait dans mon ame, et j'allais lui donner sati^Ktion complète, en me lui laissant aucun doute sur la nature de ma missioiA, quand il interrompit brusquement la cofiTersation.

Je trouvai dans Pantiduimbie l'amiral mou* gréant et contre Finsolence du vàkt de chambvt qui avait obstinément refusé de Fîntrodnîre , et contre ce qu'il appelait l'impolitesse de Napoléon* Le désappointement de sir Georges parut âm^inser beaucoup toute la maisoli de Lcmgwood. Le pan* vre Cockburn, victime de sa propre perfidie , s'approchfft de mm furieux , en me r^Mncfaaint l'abandon cruel dans lequel je l'avais laissé; mais je Fentrainai debor», afi|i qu'il ne se compromit pas davantage devant les domestiques de Napo^ ïéon, et je parvins k l'apaiser et à bu hàtt en^ tendre raison.

Je sus depuis que^ Napoléon avak beaniciMfp rî de la mésaventure de Gockbam, et que MM. lei^ trand et Montholon Favaient singulièvement dn verti en lui dépeignant la mine pfletMement comique de Famiral, qui avait l'air d'être eu pénitence dans Fantichambre. a Ce bon Noverras, s'écria*t-â, il m'a presque rendu là un service ea fermant la porte au nez de l'amiral... ; c'est fort

drôle !... Il ne faudrait pourtant pas plaisanter avec cet ours helvétique ; car, si je lui, disais que le. gouverneur me dëplait , il serait homme à l'assommer sur-le-champ. Au fait, hien que je ne sois pas positivement mécontent de Fa^arade de NoverraE, je n'avais pas l'intention d'humilier autant ce malheureux Gockhum.... Mais pourquoi aussi le gouverneur , qui le savait là en factkm, ne l'a-t^il pas fait demander quand il a vu exÉtxeae les ofEciers? C'est tout-à^it sa faute, n ' Mnù , l'inconvenante espi^lerie de sir Gock* Imm avait produit son effet. J'étais déjà, grâce à elle, tasé dans l'esprit de Bonaparte à la place que je âcEvais y occuper pendant près de cinq années* Ma «mission aivait commencé sous de malheuEreux auspices , j'avais débuté à Longwood par denx jours de .bataille. Napoléon , que ses amis mormêmes csit avoué être superstitieux, regarda pentfétBe ces dispositions jpréliminaires comme âautdefaneste présage , et le prélude d'une lutte longue et fatigante que, dans le principe, je m'étais proposé d'éviter autant que possible. Les événfiments qui se passèrent pendant les deux jours de présentation né me furent pas favorables, comme on l'a vu,* et dès lors je fiis voué à une haine quLne devait finir chez Napoléon que le Snud i8ai.4...!

Page 1