DISCOURS DE H. BOBEBT SURCOUF
Le dis-neuvième jour du mois de Mai 1535, trois blanches caravelles, toutes voiles dehors et vent arrière, cinglaient vers la haute mer dans le décor plus sohife alors, mais non moins prestigieux, qui se déroule à nos pieds. Ce vent, par moment, apportait jusqu'à leurs bords le bruit des cloches de notre ville sonnant à toute volée.
C'était Jacques Cartier et ses flers compagnons que leroi François I"' « lassé de se voir deshérité du testament d'Adam par les monarques d'Espagne et de Portugal », envoyait vers les Terres Neuves pour y fonder un établissement au nom de la France.
Ils venaient de quitter l'antique cathédrale, encore étincelante de lumières et parfumée d'encens, où, avant de lever l'ancre, les avait bénis l'évéque François Bohier.
La foule, après eux, s'écoulait vers la mer, afin de saluer au pas-
POUR L'ÉnECnON DU MONUMENT DE JACQUES CARTIER 81
sage les navires qui prenaient le large et tous, du plUB bumble matelot au plus renommé capitaine, sentaient leurs cœurs émus de ces sentiments patriotiques, qui les animaient d'habitude, lorsque l'un des leurs partait au péril delà mer vers les parages lointains d'où jamais ils ne revinrent sans gloire.
D^à, l'année précédente, le SO Avril 1631, Jacques Cartier avait quitté Saint-Malo pour aborder, le 10 Mai suivant, au cap I^onavista, sur la côte orientale de Terre-Neuve.
- Il avait longé cette côte, en remontant au Nord, découvert le détroit de Belle-Ile et était redescendu dans le golfe du Saint-Laurent pour rentrer à Saiot-Malo, le S Septembre de la même année.
Il avait ainsi passé dans cps eaux, à peu près inconnues jusqu'alors, le même temps qu'y demeurent aujourd'hui nos pêcheurs Terreneuvaa,
Pour ce second voyage de Cartier, Philippe de Chabot, grand amiral de France, lui avait accordé une commission spéciale avec les facultés les plus étendues.
Le hardi navigateur prit sa route à l'Ouest, tirant un peu vers le Nord, comme la première fois, mais les venta contraires, qui s'élevèrent le lendemain du départ, rendirent la traversée plus longue et plus difficile.
Après avoir remonté vers le Nord de Terre-Neuve, il revint longer la côte américaine que le Florentin Verazzani avait reconnue quelques années auparavant, et s'enfonça dans le golfe où il avait donné rendez-vous aux deux autres bâtiments séparés de lui par la tempête.
11 entra ensuite dans te fleuve du Saint-Laurent et le remonta jusqu'à un point nommé Hochelaga, qu'il baptisa Mont-Royal, devenu depuis Montréal.
La nouvelle France du Canada était fondée et l'histoire pouvait enregistrer la première des illustrations que Saint-Malo, dans la suite et pendant de longs siècles, devait si généreusement apporter aa patrimoine commun.
Peut-être est-ce l'exemple de Cartier qui suscita chez nous tant de nobles efforts, tant de vaillantises et d'hérolsmes, car il fut te premier sur ce chemin de la gloire, où tant d'autres malouins passèrent après lui ?
La postérité, qui eût dû commencer par lui, acquitte aujourd'hui un devoir de reconnaissance en fixant sa grande et belle figure dans le bronze. Elle ne pouvait pour cela choisir plus habile artiste que M. Georges Bareau, notre compatriote, dont le talent nous était connu par tant d'œuvres appréciées.
Nul mieux que le distingué président du Comité, M. Louis Tiercelin,
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n'était qualifié pour collaborer avec le sculpteur à l'érection d'un monument que son coeur de poète rêvait îace à la grande mer dans cet emplacement unique, dont le goût heureux de M. Bénard, architecte de Saint-Malo, a tiré un si excellent parti pour l'embellissement de la Tille.
Le front hanté par la grandeur de son entreprise, méditatif et comme inspiré, Jacques Cartier nous apparaît vivant dans son immobilité au milieu de ce cadre féerique que, par un sentiment de légitime admiration, lui a réservé le Conseil Municipal de Saint- Malo.
Pour noua, Messieurs, qui sommes passionnément attacbës au souvenir des choses qui firent la grandeur de notre pays, Cartier a deux titres, qui ne peuvent s'oublier à notre hommage reconnaissant.
Il découvrit le Canada et y fonda une nouvelle France.
Il fut te précurseur de ces vaillants armateurs et pécheurs à la grande pêche, dont l'industrie a rapporté jusqu'à nos jours tant de bénéfices A notre rê^on, tant de profit à notre marine de guerre et tant d'honneur à notre pavillon.
En voyant aujourd'hui, groupés autour de ce monument les émineots représentants du Canada,apportant leur hommage empressé à celui qui fut leur grand ancêtre, noua sentons quel lien puissant, en dépit de toutes tes vicissitudes, les attache encore à la France. Qu'ils y soient les bienvenus. L'accueil réservé aux bords du Saint- Laurent à notre vaillant barde breton, Théodore Botrel et sa gracieuse compagne évoquant la mémoire de Cartier, la générosité de vos souscriptions, Messieurs les Canadiens français, sont autant d'indices que la sincérité de votre loyalisme n'exclut pas pour la France la tendresse pieuse qui trouve aujourd'hui une occasion si claire de se manifester.
Je ne chercherai pas quelle impéritie, quelle légèreté coupables du Gouvernement d'alors, nous amena, par le traité de 1763, à renoncer définitivement à l'Acadie, à Terre-Neuve, au Canada et â nos plus belles colonies.
Ainsi, tandis que l'Inde nous échappait, ne noua laissant que le souvenir glorieux de Dupleix et de Mahé de la Bourdonnais, l'un des nôtres encore, cette époque néfaste marquait le sacrifice de ces terres françaises d'Outre-Atlantique, auxquelles restent attachés, comme le drapeau à sa hampe, les noms des Jacques Cartier, des Champlain, des Lévis et des Montcalm.
De tels souvenirs et de tels noms ne peuvent s'efl'acer de nos cœurs.
Ils doivent constituer comme un lien plus fort que tous les autres
POUH l'ÉREOION du monument de JACQUES CARnER 83
cDtre vous, Messieurs les Canadiens, et la France, qui vous garde une alTection fidèle.
Us doivent nous engager à renouer plus fortement que jamais la chaîne de parenté brisée par le malheur des temps passés.
Nous ne le pouvons aujourd'hui que par les spéculations du commerce pacifique que nous ofl're votre pays si riche et si prospère, si accueillant pour tous ceux qui portent un nom ft'ançais.
Souliaitons que le Canada, où l'on parle si volontiers notre langue, où la plupart des familles ont des ramifications chez nous, devienne la terre d'élection des Français qui vont, plus nombreux, chaque année, demander à des terres plus neuves que la nôtre les résultats qu'ils ont le droit d'attendre de l'esprit d'initiative et du travail.
Si Jacques Cartier, pour la première fois qu'il atteignit Terre- Neuve, avait pu entrevoir, dans une vision magique de l'avenir, les navires français défilant le golfe du Saint-Laurent ou venant en foule dans les parages du Grand Banc chercher dans ces eaux lointaines le poisson qui a jusqu'ici constitué un élément si intense de la prospérité de notre pays, il eut pu ressentir un légitime orgueil d'avoir ainsi frayé la voie â tant de générations d'audacieux marins.
Certes, Messieurs, comme au temps jadis, l'entreprise est toujours osée, car combien sont partie joyeux qui ne sont jamais revenus I.,. Hélas ! trop de souvenirs douloureux et récents nous assaillent !...
Puisse, dans l'avenir, la grande image de Jacques Cartier apparaître dans la tempête, pour guider loin des écueils ou des banquises, vers les passes favorables, nos navires en péril.
Puisse sa grande âme fortifier les vôtres, s'il en est besoin, marins du Clos Poulet, lorsqu'au départ de Saint-Malo vous contemplerez sur ce rempart fameux, l'œil fixé sur l'horizon, la main à la barre, comme une vigie toujours en éveil, éternel pilote de notre cité vers l'immortalité.. .
M. Robert Surcoût' regagne sa place au milieu des applaudissements qu'éveille son chaleureux langage.
M. C. La Chambre succède à M. Robert Surcouf et trouve des accents nouveaux sur un sujet qui pouvait sembler épuisé. Et ce qu'il y a de caractéristique dans cette fête, selon une remarque que me Taisait Brémont, bon juge en ces matières, c'est que t'intérét n'ait pas faibli un instant et que, sans s'être entendus d'iivance, les orateurs et les poètes aient su montrer chacun une face nouvelle du sujet