CHAPITRE "HUITIÈME
Passages de Rivières.
(164.) u» passage de rivière , en présence de l’ennemi , est une des opérations les plus importantes de la guerre : on l’exécute de vive force ou par ruse. Dans le premier cas , on cherche à éloigner l’ennemi de la rive opposée par une forte canonnade; on fait ensuite passer dans des bateaux , des troupes d’élite , pour le tenir en échec et couvrir les travaux de l’établissement des ponts. On a vu ces troupes traverser le fleuve à la nage , se former en bataille , éloigner l’ennemi , et lui résister pendant tout le temps nécessaire à la construction des ponts. Tel fut le fameux passage du Rhin, exécuté par le prince de Condé en 1673 ; et
celui plus étontiant encore du général Chant»pionnet, sous le canon de Dusseldorf.
Le passage de vive force suppose que l’ennemi ne compte que quelques bataillons , et n’est point en état de faire une grande résistance.
(i 65.) Dans le second cas , on rassemble des forces supérieures sur un des points de la rivière. On fait là un grand apparat de voilures et de bateaux ; on fait exécuter des mouvemens aux troupes ; on fait approcher l’artillerie; on s'efforce , en un mot, de persuader à l’ennemi que le passage va s’exécuter en cet endroit ; et pendant qu’il se concentre pour faire résistance , on conduit durant les ténèbres tous les équipages de pontonniers à quelques lieues au-delà, pour jeter le pOnt à la pointe du jour. Les troupes qui auront accompagné les équipages ne trouveront que quelques postes d’observation qui soient en mesure de leur résister; ils les dissiperont aisément à coups de canon , et en forçant le passage dans des bateaux. Le pont s’achèvera dans quelques heures, et le corps d’armée, quittant sa première position , le trouvera prêt en arrivant , et pas* sera de suite sur la rivé opposée , où les Ingénieurs sont déjà occupés à tracer les ou-
Vrages qui doivent couvrir le débouché dir pont , et où l’avant-garde s’est développée pour prendre position sur les hauteurs environnantes.
Le véritable passage est toujours accompagné d’un ou de deux passages simulés, pour diviser l'attention de l’ennemi , et le retenir loin de* lieux où les ponts seront jetés, le retenir du moins jusqu’à ce qu’on ait fait passer fie l’autre côté , des forces suffisantes pour résister à ses attaques.
C’est ainsi que le Rhin , cette limite naturelle entre la France et l’Allemagne, a toujours été franchi dans les guerres nombreuses que ces deux peuples se sont livrées. Jamais ce fleuve majestueux n’a pu les arrêter; toujours formée offensive , quand elle a vu son avantage à franchir la barrière , a trouvé le moyen de tromper l’ennemi , et d’éluder ses mesures de défense : sans doute il lui fallait du temps pour préparer son opération , sa marche était retardée mais l’obstacle était toujours surmonté ; car tels sont les avantages de l’initiative , que du moment ou tout est prêt pour le passage, on ne peut élever aucun doute sur la réussite.
(j 66.) Le choix du point de passage est extrêmement délicat ; il exige la discussion d’une foule de circonstances qui se contrarient souvent ; et c’est à la sagacité d’un chef habile , qu il appartient de décider quelles sont celles qui doivent l’emporter dans la balance.
D abord , on doit chercher les endroits où la rivière forme des coudes , non-seulement parce que les ponts une fois construits , seront plus facilement couverts par des ouvrages extérieurs; mais encore parce que les batteries , qui de la rive où l’on se trouve, doivent protéger leur construction, croiseront leurs feux avec plus d efficacité sur la rive ennemie , et parce que dans les grands coudes , le courant est ordinairement moins rapide, et qu’on y trouve de petites îles qui facilitent beaucoup la construction des ponts.
Choisissez de préférence l’endroit de la rivière où quelque affluent vous permette de former , a 1 insçu de l’ennemi , le rassemblement de bateaux nécessaires à la construction des ponts, et dont le courant vous serve à les porter sur les lieux. Voyez si la rive opposée est d’un abordage facile ; si elle est plus basse que celle où vous vous trouvez ; si des broussailles , quelques bouquets de bois , des murs de elù-
ture, des haies ou des maisons, peuvent mettre les premières troupes en état de se maintenir, pendant que les bateaux qui les auront transportées en iront chercher d’autres. Evitez les rives marécageuses ou trop escarpées , et surtout celles qui sont trop bien gardées et que des ouvrages protègent ; assurez-vous que le fond de la rivière peut permettre l’ancrage , car s’il ne donne point de prise, jamais on ne parviendra à construire les ponts, à les construire du moins d’une manière solide et rassurante.
Les jeunes officiers trouveront dans la relation du colonel Dedon , sur le passage de la Limât à Diélikon, les détails les plus instructifs sur cet objet. Ils y verront de quels artifices il fallut faire usage pour dérober à l’ennemi le transport des bateaux en cet endroit , où il n’existait aucun affluent , et où l’oa ne pouvait arriver qu’avec des peines infinies ; comment ces bateaux furent portés à bras d'hommes, dans le silence de la nuit, du village où on les avait cachés jusqu’à la rivière; comment une artillerie bien emplacée put favoriser le passage des premières troupes , et tenir à distance un corps de 3000 grenadiers Russes , qui se trouvait .campé dans le voisinage.
Quatre cents Cosaques , placés dans les brous-
vailles sur le bord de la rivière , ne purent empêcher le premier débarquement. Un grand mouvement de bateaux au confluent de 1»
Limât et de l’Aar, et une vive canonnade sur ce point , retinrent le gros de l’armée Russe, pendant que le véritable passage s’exécutait sans obstacle. •
C’est à de semblables sources qu'il faut puiser , pour se faire une juste idée des opérations de guerre ; des traités moins spéciaux ne les indiquent qu 'imparfaitement.
Des Portls militaires.
(167.) L’artillerie traîne ordinairement à sa suite, tout l’attirail nécessaire à la construction des ponts militaires ; c’est-à-dire , de ces ponts qui peuvent s’établir dans quelques heures.
Les ponts militaires sont de plusieurs espèces : les ponts roulans , les ponts volans , les ponts de radeaux , les ponts sur chevalets , les ponts de pontons et les ponts de bateaux.
(168.) Les ponts roulans sont des espèces de chars à quatre roues qu’on peut ajouter bout à bout , et qui donnent ainsi à une avantgarde le moyen de passer une netite rivière peu encaissée,
Le pont volant n’est autre chose qu’un bateau attaché à une ancre au moyen d’un long cordage , et qu’on peut pousser d’un bord à d’autre avec l’aviron.
Les radeaux sont faciles à construire , puisqu’il ne s’agit que de lier entr’elles des pièces de sapin posées en flottaison , et de les recouvrir de madriers ou de planches. Mais les radeaux ne peuvent pas supporter de grands fardeaux ; ils ne conviennent donc qu’aux détachemcns qui ne traînent point de canons après eux , et qui n’ont que fort peu de cavalerie. On pourrait cependant rendre les radeaux susceptibles de supporter des charges considérables , en amarrant à leurs côtés des tonnes vides qu'on se procurerait dans les fermes voisines , ainsi qu’on y trouverait les bois du radeau , s’il n’y avait pas dans les enr virons des forêts de sapins,
( 169 .) Le pont sur chevalets se construit sur les rivières peu profoudes , et dont le lit est assez égal, quelle que soit d’ailleurs la largeur. Ces chevalets sont à peu près semblables h celui que nous avons indiqué au Numéro (85) ; on leur ajoute seulement un arc-boutant en aval , pour résister au choc du courant. Cet aro-
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boutant , armé d’une pointe de fer , s’assemble par un crochet dans un anneau que porte la traversière ou pièce supérieure. Ces chevalets ont 3 mètres de largeur et S mètres de hauteur ; ils portent 5 poutrelles de 4 -" de longueur et de o“, 1 5 à o œ , 20 d’équarrissage. On recouvre les poutrelles par des madriers de sapin, et ces madriers sont maintenus en place par deux gardes-grève.
On sépare les chevalets de 5 mètres d’axe en axe.
Tous les bois nécessaires à la construction de ces ponts sont portés par des chariots, et les chevilles d’assemblage sont renfermées dans les coffrets de ces chariots.
(170.) Les pontons sont de petits bateaux de cuivre de 6 mètres de longueur et i m , 10 de largeur, dont les couples et les plats-bords sont de bois , ou en d’autres termes , dont la membrure est de bois. Les pontons se placent à la renverse sur les hoquets ou grandes voitures qui doivent les transporter; et dans cette position , ils servent de toit pour préserver de la pluie, les poutrelles, les madriers et les cordages placés sur les mômes voitures.
. Pour établir le pont de pontons ou de ba-
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teaux , on va planter sur la rive ennemie un fort poteau, auquel on attache une des extrémités d'un cable, qu’on tend fortement par le moyen d’un cabestan. On donne à ce cable le nom de Cinquenelle. Pendant qu’on s’occupe à tendre la cinquenelle , d’autres pontoniers préparent les pontons , déroulent les cordages, mettent par ordre les poatrelles et les madriers , placent les ancres près des pontons qu’elles doivent soutenir , pratiquent des rampes sur les bords , et si l’escarpement l’exige , établissent un chevalet à chaque culée.
Quand tout est prêt, on commence la manœuvre. Chaque ponton est amarré h la cinquenelle , et de plus , une ancre pour deux pontons le» retient contre l’effort du courant , de manière à ce que le pont pût résister encore quand la cinquenelle viendrait à se rompre.
On place de plus en aval , une ancre pour quatre pontons, afin d’empêcher l’action du remoux. Deux pontons successifs, espacés tant plein que vide , sont liés entr’eux par des amarres en. croix , qu’on appelle Traversières, et qui passent dans des anneaux fixés aux plats-bords. Ces cordages empêchent l’écartement, et les six poutrelles que supportent les
pontons , empêchent le rapprochement. Ce* poutrelles s’appuient à la fois sur les deux platsbords de chacun des pontons quelles réunissent, et sont lixées snr ces plats-bords par des chevilles de fer. A mesure qu’une partie des ouvriers placent les pontons , d’autres mettent en travers les poutrelles , et d’autres encore couvrent ces poutrelles de madriers ; en sorte que le travail chemine très-rapi- , dement.
La forme générale du pont de pontons ou de bateaux , doit être légèrement convexe en amont , pour mieux résister au courant.
Quand la rivière est étroite, le pont de poutons se construit en entier sur la rive où l’on se trouve , pour le faire tourner quand il est achevé , et le mettre en travers par un quart de conversion.
(171.) Le pont de bateaux se construit absolument de la même manière que le précédent.
Ou a quelquefois de la peine à appareiller les bateaux qui sont presque toujours de réquisition , et rarement leurs plats-bords sont en état de supporter les poutrelles ; alors on çonstruit des chevalets, qu’on place et qu’on
fixe dans le milieu des bateaux. Ces chevalets, tous à la même hauteur , reçoivent les extré-? mités des poutrelles , qui y sont retenues par de doubles cran) [tons , appelés Clumeqiix.
Une des pointes du clameau est plantée dans la poutrelle , et l’autre dans la traversièfe du chevalet.
Quand on construit les bateaux exprès , on leur donne 14 mètres de longueur et 2"", 10 de largeur, ce qui les rend capables de supporter les charges les plus considérables, et de donner passage a la grosse artillerie ; tandis que les pontons ne peuvent supporter que la petite artillerie de campagne.
(17a.) Si le fleuve est trop large et trop impétueux pour permettre la construction des ponts de bateaux; ou si l’ennemi a la faculté de les rompre, en laissant aller au courant des bateaux chargés , qui par leur choc brisent ceux du pont et rompent les cables, comme cela est arrivé aux ponts du Danube à Wagram, quand l’Afchiduc Charles lança contre eux des moulins h bateaux, qui les mirent dans le plus fâcheux état ; dans ces circonstances , dis-je, il faut construire le pont d’une manière plus solide , le faire sur pilotis , et en
tout semblable aux ponts de bois établis en permanence sur les rivières. Quand on fait tant que d’entreprendre un pareil travail , on lui donne toute la perfection dont il est susceptible.