CHAPITRE ONZIÈME
Reconnaissances Militaires.
w entend par Reconnaissance militaire , la description d’un pays , soit en forme de simple mémoire , soit avec le secours du dessin , en faisant entrer dans cette description tout ce qui peut intéresser une armée, sous le double point de vue, de l’attaque et de la défense.
( 206. ) La reconnaissance militaire , est le préalable indispensable de toute opération de guerre. Le Ge'néral qui agirait sans cela, et ne recevrait d’autres directions que celles, que les cartes même les plus détaillées lui peuvent donner , marcherait en aveugle , et n’opérerait qu’à tâtons. Aussi , voyons-nous tous les grands Généraux, de l’antiquité et des temps modernes, mettre le plus graud prix aux descriptions topographiques, et devoir leurs succès à la connaissance intime des localités.
Alexandre, sur l’Hydnspe, n’eut petit -être pas vaincu le magnanime Porus , si un habitant du pays ne lui eût fait connaître un passage facile, au moyen duquel il put déjouer toutes lés mesures défensives de son redoutable adversaire.
Annibal, en Italie; César, dans sa guerre des Gaules r nous donnent de fréquens exemples de dispositions l.abilcment concertées, d'après la connaissance des lieux, et de L’ordre de ba-? taille de leurs ennemis.
Turenne , sur la Renchen-; Luxembourg , ît Fleurus , savent profiter d’un pli de terrain , pour porter un fort détachement sur les ailes, de r ennemi, et tirer de cet habile manœuvre les plus grands avantages..
Le grand Frédéric, à Rosbach , aperçoit l’armée française , qui , par une marche de flanc , cherche à le tourner. Aussitôt il envoiesa cavalerie à la rencontre de l’ennemi , en la faisant passer derrière une colline , qui dérobait le mouvement. IL ne laisse en évidence qu’une partie de son infanterie , le reste file par le même chemin, et vient se déployer surla tête des colonnes françaises , à L’instant où., chargées, par sa cavalerie, elles étaient déjà, dans la plus fâcheuse situation. Une grandevictoire fut le fruit de L'habileté avec Laquelle
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le Boi sut profiter des avantages topographiques de sa position.
Moreau , par une retraite simulée , abandonne les bords de l’Inn , pour attirer son ennemi dans la forêt de Ilohenlinden. Une plaine qu’il avait reconnue dans celte forêt , lui permit de déployer une partie de son armée , pour attendre les colonnes autrichiennes , qui, attaquées à l'instant où elles débouchaient ne purent jamais parvenir à se former; déjà elles se pelotonnaient dans les étroits passages qu’elles remplissaient, lorsqu’une division les prit en queue et acheva leur déroute.
Les guerres modernes m’offriraient une foule d’exemples, pour démontrer jusqu’à quel point, hi, connaissance des lieux, influe sur le succès des batailles , et des entreprises de tout genre; mais je préfère abréger, et n’en rapporter plus qu’un. Les jeunes officiers Suisses, le sauront apprécier : Les premiers Confédérés , avant de livrer la célèbrejjataille de Morgarten» allèrent consulter le vieux Beding , dont la sagesse et l’expérience militaire étaient connues. « Avant tout , dit-jl à ses Concitoyens (i), » il faut chercher à vous rendre maîtres de la v campagne, afin d’ôter à l’ennemi le choix
(i) Histoire de la Suisse par Muller, tome 4.
» du temps , du lieu et du mode de l’attaque. » Vous obtiendrez cet avantage au moyen » d’une position favorable. Comme vous êtes » les moins nombreux, vous devez faire en- » sorte que la supériorité du nombre ne soit » d'aucun secours au Duo. Vous savez que la »> hauteur de Morgarten, présente un rempart naturel. L’Alte-Malte y forme une plaine » étendue , qui se confond avec le mont Sattel. » Du haut du Sattel , on peut décider le succès » de plus d’une affaire , passer de l’Alte-Matte, » sur le Morgarten , pour épouvanter l’ennemi » dans le défilé, le prendre en flanc et le » mettre en désordre, ou fondre sur lui, dans » la vallée , lorsqu’il sera en déroute ; ou bien » contrarier et rompre tous ses mouvemens :
» tout deviendra facile , parce que l’ennemi j> vous méprise , et parce que l’on fait d’autant 5> mieux la guerre défensive, que l’on connaît » mieux le pays. » Telles furent les paroles du vénérable Reding ; il ne put suivre ses frères au combat , mais ses conseils assurèrent la victoire.
(207.)' Les meilleures cartes livrées au commerce , sont bien loin d’être assez circonstanciées pour y démêler tous les avantages et les
inconvéniens de telle ou telle position ; la difficulté plus ou moins grande de tel ou tel passage; jamais on n’y pourra lire le degré de pente d'une montagne , la profondeur d’un marais , l’épaisseur d’une forêt , la rapidité * d’un courant, la nature du sol, etc. : il faut donc que des descriptions écrites, suppléent à l’imperfection des descriptions dessinées. Des mémoires doivent toujours accompagner les cartes générales.
Mais ces moyens sont encore insuffisans.
Quand le Général projette une opération quel- * conque, les moindres détails l’intéressent, et il ne les peut trouver dans des mémoires généraux. Une ferme , un bouquet de bois , un fossé, une haie, un sentier dont il n’est fait aucune mention dans le mémoire descriptif qu’il a sous les yeux , et bien moins encore dans la carte générale qui l’accompagne, dicteront ses dispositifs ; il est donc pour lui du plus haut intérêt d’avoir dans son état-major des officiers qui puissent en peu de temps, et, pour ainsi dire , en courant , crayonner le terrain sur lequel l’armée doit agir, et qui soient capables d’indiquer par des notes consices , toutes les ressources ou les difficultés de la petite portion du pays ennemi, qu’ils auront parcourue dans tous les sens.
Enfin , lorsqu’on arrive sur le champ de bataille , et que les armées sont en présence , le Général doit jeter lui-mème unregard pénétrant et rapide sur le terrain où la lutte va s’engager. Il fait chasser devant lui les troupes légères de renncnoi, et il pousse sa reconnaissance, non-seulement pour vérifier les détails qui lui ont été transmis , mais encore pour étudier ceux qui auraient été omis ou imparfaitement indiqués; il donne une atlentionparliculière à ceux qui peuvent avoir quelque influence sur la réussite de ses projets.
Ce qui vient d’ètre dit du Général , doit S’entendre d’un chef de corps chargé d’une opération quelconque.
(208.) Il y a donc trois espèces de reconnaissances. Les premières , sont ces descriptions générales d’un pays , qui ne peuvent se faire qu’en forme de mémoire et pendant la paix , lorsqu’il est question de régions étrangères ; ou qui font le sujet de dessins topographiques plus ou moins exacts lorsqu’il s’agit de décrire des pays dont on est maître.
Les secondes, sont les reconnaissances plus détaillées et beaucoup moins étendues qui , presque toujours , se font dans le voisinage de
! 'ennemi, et ne comportent que des croquis
dessinés rapidement , des notes écrites à la hâte, ou un simple rapport verbal.
Les troisièmes enfin , faites h main armée , dans l'intention de pénétrer les dispositions de ] ennemi , et de prendre une idée plus nette d’un terrain vaguement connu, par les cartes, par les plans locaux , par les mémoires , ou par les rapports des habitans.
Les grandes reconnaissances en pays étrangers ne peuvent être confiées qu’il des officiers expérimentés, qui s’en vont en voyageurs, sons dissimuler leur caractère, et en n’employant que des moyens honorables , parcourir les contrées qu’ils doivent décrire. Les reconnaissances détaillées partielles , sont ordinairement faites par les jeunes militaires ils acquièrent ainsi le coup-d’ceil et l’habitude qui les rendront capables de faire par la suite, les travaux de ce genre les plus considérables.
Objet des Reconnaissances.
(309.) Pour faire la description générale d’un pays , il faut commencer par donner une idée des chaînes de montagnes et des rivières qui le partagent , tracer ses limites et ses subdivisions; puis revenir dans chaque vallée en ,
particulier , suivre les routes une à une , remonter les rivières jusqu’à leurs sources , et indiquer en passant ce qui se trouve sur la droite et sur la gauche , les villes , les villages , les hameaux , les bois , les étangs et les marais , les rochers , les fondrières , les ravines; en un mot, ne rien négliger pour donner l’idée la plus nette de la constitution physique et politique de ce pays ; on fait autant de chapitres différens que d’objets distincts à décrire. Nous avons à cet égard un excellent modèle dans la reconnaissance de la Forèt-noire , faite par le général Guilleminot, et insérée dans le Mémorial topographique,
(aïo.) Mais ce n’est pas assez, que de faire connaître la nature et la configuration générale d’un pays ; il faut encore joindre au mémoire tous les détails statistiques qui peuvent intéresser le Général ou le gouvernement , et qui se lient soit directement, soit indirectement, à toutes les opérations d’une armée.
Les mémoires descriptifs renfermeront donc les détails les plus circonstanciés , sur la force militaire du pays dont il est question , sur la discipline de ses armées , le caractère et les talens de ses généraux ; il y sera fait mention
Ses goûts Ses habitans , de leur manière de vivre , de leur harmonie ou des germes de division qui peuvent exister parmi eux. Les ressources du pays , sa population. L’état de son agriculture , son commerce , ses usines , ses routes , ses canaux de navigation attireront particulièrement l’attention du rédacteur ; il indiquera la charge habituelle des voitures et la contenance des bateaux.
Tous les détails relatifs à la population, aux bestiaux et aux productions seront récapitulés dans des tableaux à la fin du mémoire , pour que l’œil les puisse saisir dans leur ensemble.
Il faut de l’adresse pour obtenir des habitans, dans des conversations sans but apparent , les différentes choses qu’il importe de connaître , et beaucoup de mémoire pour ne les pas oublier ; car il n’est point ici question de prendre des notes , votre carnet donnerait des craintes ou des soupçons, et vous n’obtiendriez alors que des informations mensongères. Si le guide qu’on a pris pour parcourir la contrée aime à causer, on peut en tirer un grand parti.
Un chapitre particulier sera consacré à l’analyse des actions de guerre dont le pays a été le théâtre ; on en pourra tirer des règles de conduite et d’utiles renseignemens.
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(an.) Quand la grande reconnaissance se fait dans un pays dont on est maître, elle offre un peu moins de difficulté. On peut entreprendre la carte topographique, ce qu’il est impossible de faire en pays étranger ou ennemi ; des Ingénieurs géographes, se répandent dans la province, et se partagent le travail de manière à le terminer le plus promptement possible ; le degré de précision qu’ils y mettent dépend du temps qu’on leur accorde. Les cadastres dont ils sont maîtres , les registres des communes , seront les sources où ils puiseront les détails statistiques qui accompagneront leur carte, et composeront en partie leur mémoire descriptif.
Une chose indispensable à celui qui est chargé de faire une grande reconnaissance, est de posséder à fond la langue du pays , pour endormir le soupçon et se passer d’interprète.
(212.) Il faut, dans les reconnaissances particulières , indiquer tous les obstacles qu’on peut trouver sur les routes et la manière de les surmonter. Les officiers iront eux - mêmes prendre connaissance des défilés , s’assurer s’il est possible ou impossible de les tourner ;
( aSG )
souvent le sentier qui ne paraît praticable qu’aux chamois , ou qui se cache sous l’herbe et les broussailles , peut rendre inutiles les meilleures dispositions faites dans un défilé ou sur la col d’une montagne. Ils iront sonder les gués ; ils indiqueront les moyens de rétablir les ponts rompus par l’ennemi ; ils diront , si la rivière est sujette à des crues extraordinaires , si son cours est uniforme ou si elle change souvent de lit , si les bords sont escarpés, si le courant est rapide,, etc. Ils reconnaîtront en passant , quelles sont les positions que l’armée devrait choisir de préférence pour combattre ou pour bivouaquer. Ces dernières doivent offrir à portée , le bois , l’eau et le fourrage ; un terrain élevé , formant une pente douce à l’extérieur, assuré sur les flancs par des obstacles naturels, et laissant en arrière quelques débouchés faciles à garder , et qui assurent une retraite.
Une position avantageuse pour le combat, est celle qui , comme la précédente, est dirigée en glacis du côté de l’ennemi, et présente eu arrière quelque rideau , à la faveur duquel on puise dérober ses mouvemens. Un marais, un ravin devant le front , sont aussi défavorables à l’armée qui se défend, qu’à celle qui attaque.
parce qu’ils empêchent les charges et toute action de vigueur ; une forêt est très-avantageuse la défense , parce que de là on voit sans être vu; mais un château , un village sur les ades ou sur le front, le sont encore davantage.
On voit par ces détails , combien il est nécessaire qu’un officier sache la guerre, pour donner à son travail tout le degré d’utilité dont il est susceptible.
Tout doit être exploré dans une reconnaissance particulière et détaillée; une haie , un pli de terrain , un champ de blé , un petit bois , peuvent cacher les mouvemens de l’ennemi , faciliter les embuscades , et compromettre la sûreté de l’armée.
' Tels sont les objets qui doivent être traités dans le mémoire , qui accompagne le dessin topographique d’une reconnaissance particulière, ou qui doit suffire à lui seul, si le temps n’a pas permis de faire usage du crayon.
Itinéraires.
(21 3.) La reconnaissance n’a quelquefois pour objet que d’indiquer les particularités de la route qu’une colonne doit tenir. L’offi-
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cier chargé de faire cet itinéraire marche à' l’avaut-garde ; il note soigneusement le nom des différens endroits qu’il traverse , la quantité et la nature des logemens , la qualité de la roule, les points remarquables h droite et à gauche visibles de la route, les ponts, les ruisseaux, ou les torrens qu’il faut traverser, les défilés, etc. Il note le temps que le fantassin met à parcourir les portions de route en plaine , en montée ou en descente ; il dresse du tout un petit tableau dans la forme qui lui paraît la plus convenable , et chaque soir il l’envoye au Général.
L’itinéraire peut se faire par le secours d’un croquis, dans lequel on emploie des signes conventionnels pour représenter les différentes objets dont l’indication [tarait né- cessaire. On aura pour cela uue bande de papier de dix à douze centimètres de largeur, et aussi longue qu’il sera nécessaire. Celle bande divisée en trois largeurs égales sera roulée sur un petit bâton ; à mesure qu’on avance on le déroule, et on inscrit à la plume les différentes notes , et les différents signes qu’on juge nécessaires, en se conformant au modèle ci-joint, ou tel autre qui puisse le remplacer, et qui soit convenu avec le Général.
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