‹ Mémorial pour les travaux de guerre (volume 2)Chapitre 7 sur 22 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Attaque ft défense des Retranchement.

(i 36 .) Après avoir fait connaître le tracé et le relief des différens ouvrages usités à la guerre , indiqué les moyens d’accroître leur force intrinsèque, et donné un aperçu des procédés à suivre pour les garantir des vues et des coups du dehors ; il nous reste à les mettre en action , à développer la marche de l’ennemi dans l’attaque, et les moyens que les défenseurs doivent mettre en oeuvre, pour tirer tout le parti possible des retranchemens et des obstacles multipliés sur la route de l’assaillant.

Attaque d’une Redoute.

(157.) Si la redouta que l’on veut prendra est de peu d’importance , si elle ne renferme point d’artillerie : on marche sans préambule à son attaque.

Les voltigeurs l’enveloppent, ils dirigent sur la crête du parapet un grêle de coups bien ajustés, pour empêcher les défenseurs de se montrer , ou du moins pour les forcer à tirer avec précipitation et sans justesse. Ils s’approchent petit à petit en se couvrant de tous les accidens que le terrain peut leur offrir ; ils grimpent sur les arbres que l’ennemi a eu la maladresse de laisser sur pied , et delà plongeant dans l’ouvrage , ils peuvent choisir leurs victimes , adresser leurs coups aux officiers et de préférence à celui qui leur paraîtra le chef.

Les feux convergeas des voltigeurs, labourant les parapets dans tous les sens , leur donneront une telle supériorité , qu’ils arriveront sans peine jusqu’aux obstacles en avant de la contrescarpe, ou jusqu’à cette contrescarpe,^ rien ne la couvre et ne la protège. Dans ce dernier cas, ils doivent sans délibérer sauter dans

le fossé et se préparer à l’assaut. Une partie reste toutefois sur la contrescarpe pour continuer le feu , contre quiconque oserait se présenter sur le parapet.

Il faut avoir bien soin de donner aux feux une direction telle, que les balles qui manquent leur but n’aillent pas atteindre ceux des voltigeurs qui se trouvent de l’autre côté.

Quand les troupes ont repris haleine au fond du fossé, elles donnent l’assaut ; et pour cela, les voltigeurs se soulèvent les uns les autres pour arriver sur la berme ; et delà , par un nouvel effort , tous ensemble , gravissent le talud extérieur, arrivent sur la plongée, font une décharge à bout portant , sautent dans l’ouvrage, poursuivent les défenseurs la bayonnette dans les reins, et les forcent à se rendre.

(i58.) La redoute que nos troupes légères viennent de prendre, était de peu d’importance et faiblement fortifiée ; si au contraire c’eût été une grande redoute ou un fortin , pourvu d’un réduit intérieur, armé de canons , défendu par des abatis , des trous de loup , etc. et muni enfin d’une fraise et d’une palissade , fortin sans doute destiné à défendre long-temps quelque poste important ; si, dis-je, il eût été

r question de s’emparer d’un pareil ouvrage,

nos dispositions d’attaque eussent été différentes.

Il faut d’abord en arrivant en faire la reconnaissance , pour savoir au juste la nature des obstacles qu’on aura à rencontrer , connaître le nombre des bouches h feu et leur emplacement, s’assurer de l’existence d’un réduit , et sur-tout pour prendre une idée bien nette du terrain environnant, afin que pendant la nuit toutes les dispositions d’attaque puissent être faites et toutes les mesures prises pour assurer le succès.

(iSg.) On connaît donc, quels sont les emplacemens favorables aux batteries d’enfilade, quels sont ceux qui conviennent aux batteries directes. On prépare les unes et les autres pendant la nuit. Quelques pièces seront spécialement dirigées vers la porte du fortin , pour ôter à l’ennemi tout espoir d’en sortir et de s’échapper en faisant une trouée.

Avec l’aurore le feu commence. Les batteries d’enfilade , armées d’obusiers , tirent à petites charges, labourent les parapets dans toute leur longueur , brisent les fraises , endommagent les abatis , prennent les pièces en

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rouages et inondent d’obus les terre-pleins* Les batteries directes armées de canons, foudroient , pulvérisent les embrasures , démontent les pièces , et mettent la plupart des canonniers hors de combat.

Quànd cette artillerie supérieure a fait taire celle de l’ouvrage , les voltigeurs prennent leur essor ; ils accourent , enveloppent l’ouvrage, le couvrent de leurs feux croisés. D’abord, ils n’occupaient que les intervalles des batteries et n’en empêchaient pas le feu ; maintenant qu’ils serrent l’ouvrage de plus près l'artillerie doit se taire, son feu ne serait pas sans danger pour eux. Cependant les troupes de ligne formées en autant de colonnes qu’il y a de sailians à attaquer , commencent à s’ébranler et à franchir les rideaux qui les couvraient; les tambours battent la charge ; la terre tremble sous les pas de ces guerriers serrés en masse , et impatiens de joindre l’ennemi; ils arrivent bientôt vers lesabatis qui les forcent de s’arrêter , jusqu’à ce que les sapeurs, armés de haches et qui marchent à leur tête , ayent rompu cette barrière.

Pendant cette halte forcée, les bataillons l’arme au bras essuient tout le feu de l’ouvrage et n’y peuvent répondre ; les voltigeur*

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doivent donc nourrir leur feu et redoubler d'activité.

La barrière est rompue , les colonnes poussent en avant et se serrent toujours davantage ; les premiers hommes jettent des madriers sur les trous de loup, et ces bois qui jusqu'alors leur ont servi de boucliers, leur aplanissent maintenant la route , et lultent l’instant désiré du combat corps h corps.

Le fossé , bien qu’il ait quelque profondeur, n 'arrête pas des grenadiers; ils se laissent glisser jusqu’au fond , renversent les palissades s’il y en a; se rallient, repreunent haleine et donnent enfin l’assaut; les embrasures sont les routes qu’ils choisissent , les nombreuses brèches faites à la fraise par le canon, sont pour eux autant de portes , ouvertes ; c’est à qui aura l’honneur d’arriver le premier ; un grand nombre expirent victimes de leur ardeur , mais ceux qui restent brûlent de les venger.

Enfin, après une lutte plus ou moins prolongée , on voit flotter le drapeau de l'assaillant sur la partie la plus élevée du retranchement.

Les défenseurs vaincus par le nombre, ont dû cesser leur résistance ; ils se sont retirés dans leur réduit pour y demander une capitulation ; le vainqueur généreux ne la refuse pas; il sait apprécier une belle défense , et loin de

maltraiter un ennemi qu’il estime , il lui accorde des conditions , lui tend une main secourable, lui prodigue ses soins et le console par des éloges.

Défense d'une redoute.

(i4o). Le rùle du défenseur est infiniment plus difficile et plus périlleux^que celui de l’attaquant; mais aussi que de gloire pour celui dont l’intrépide cœur , n’a point connu la faiblesse, et qui, pénétré du feu sacré, a par une résistance poussée à l'extrême , sauvé l’armée dont il fait partie ! Le Léonidas Frangeais, le brave Schwardin, a succombé dans la défense du poste périlleux qui lui était confié ! Mais quel est le guerrier qui n’envie son sort, et qui ne se sente ému k ces paroles : « Oui, mon Général, » unique réponse à l’ordre qui lui était donné de se faire tuer pour saQver l’armée? Il a péri! mais il a laissé un grand exemple à suivre, et son trépas lui a valu l’immortalité.

(141.) L’olïîeier qui reçoit l’honneur de dé-

fendre un poste important, et de le défendre à outrance, ne doit rien négliger pour enflammer les braves qui lui sont confiés, et qui vont partager avec lui le» dangers d’une résistance héroïque, et les palmes qui l’attendent s 71 a le bonheur de repousser ou d'arrêter l’ennemi, jusqu'à ce que délivré, il soit reconduit en triomphe auprès du général dont il a « su justifier la confiance.

Il emploiera donc son activité à mettre toutes choses dans le meilleur état; il fera doubler , tripler la ligne d’abatis , s’il lui est possible ; il fera remplir de terre des petits sacs, pour en couronner le parapet , et pouvoir , par les intervalles qu’ils laissent entr’eux, tirer sur l’ennemi avec plus de sàreté ; il pensera aux subsistances ; s’il n’a pas de grenades pour la défense du fossé , il s’approvisionnera de gros cailloux ; il s’assurera par lui-même , si chacun a ses armes en bon état. Mais par-dessus tout, le défenseur d’une redoute , doit s’attacher à fortifier le moral de ses soldats , par sa contenance assurée, par sa gaîté et par tous les exemples heureux que sa mémoire lui peut offrir. H s’approche des plus tièdes , et leur communique une étincelle du feu dont il est pénétré. C’est en rappellautaux braves leur con-

duite passée, c’est en exaltant leurs prouesses, c’est en agitant les lauriers dont leur fronts sont ombragés, c’est en frappant leurs oreilles des grands noms de gloire et de patrie , qu’il les rend supérieurs à eux-mêmes , et qu’il en fait autant de héros inaccessibles à la crainte , que l’ennemi pourra vaincre , mais qu’il no pourra forcer à se rendre.

(i4a-) L 'heure de l’épreuve va sonner, déjà quelques éclaireurs de l’ennemi se sont montrés, déjà des groupes se forment sur les hauteurs d’alentour, et bientôt une épaisse poussière qui s’élève en tourbillons , et s’approche en suivant les sinuosités de la route , vomit dans la plaine les nombreux assaillans qu’elle enveloppe.

Il faut dans ce premier moment faire usage du canon, en le dirigeant sur les masses et sur •les points où l’ennemi parait faire ses dispositions d’artillerie. Si quelqu’impriylent s’approche de trop près, on le saluera de la mousqueterie , et de dix coups plutôt que d’un.

Les premières dispositions de l’ennemi , le mènent ordinairement jusqu’au soir, et l'attaque est remise au lendemain. La nuit sera donc mise à profit pour perfectionner les tra-

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vaux défensifs de l'intérieur, pour élever de* traverses s’il n’en existait pas déjà, derrière lesquelles on puisse se mettre à l’abri des éclats de l’obus et des coups des boulets.

(i43.) Au point du jour et aussitôt que l’ennemi commence son feu , on essaie de lui répondre ; mais si l'on s’aperçoit qu’au lieu de ricocher les talus extérieurs , il cherche à démonter les pièces; on les retire, à moins qu’elles ne soient bien couvertes par de bonnes traverses , auquel cas on peut continuer la lutte.

Ce combat d’artillerie ne sera pas très-long; l’ennemi impatient de renverser l’obstacle qui arrête sa marche, envoyé ses tirailleurs. On les tient d’abord éloignés par quelques coups de mitraille ; mais quand ils se sont assez approchés pour inquiéter sérieusement les canonniers , ceux-ci doivent se retirer en lieu de sûreté. C’est le moment où les fusiliers se préparer^ à monter sur les banquettes pour entrer en action ; il règne pendant quelques instans une espèce de calme, qui permet aux voltigeurs ennemis de s’approcher jusqu’aux abatis;ViIors le feu de mousqueterie commence; un*’ grêle de coups tombent sur les premiers qui se hasardent à franchir l’obstacle; un grand

nombre mordent la poussière, les autres se retirent , et ce premier succès enhardit les défenseurs.

Mais le chef fait retirer les soldats dans le terre-plein , ménageant leurs forces pour une lutte plus terrible; lui seul reste sur les banquettes , et examine de sang-froid ce qui se passe : il voit les masses qui s’ébranlent f et il donne l’ordre de les foudroyer; le moment est venu où les artilleurs vont se dévouer, leur feu ne cessera qu’avec la prise de l’ouvrage ou après l’expulsion de l’ennemi.

Ces masses formidables semblables au nuage qui porte la tempête, s’avancent et menacent; une nuée de tirailleurs les accompagne; déjà elles touchent aux abalis , et la hache va leur frayer un chemin. Tout le monde se lève alors et le feu recommence, il roule sansdiscontiuuité et n’est interrompu qu’aux momens où l’ennemi, fatigué de ses efforts, se retire pour respirer ; et chaque fois qu’il louche à notre premier boulevard , nos coups redoublés l’atteignent et le moissonnent. Nous avons sur lui la supériorité du feu et nous en profitons ; ses pertes sont énormes , cependant il remplace les blessés par des troupes fraîches; et comme s’il renaissait de ses cendres , il présente toujours des rangs serrés et des forces imposantes.

Nos moyens extérieurs de défense cèdent enfin aux efforts de l’ennemi ; nous l’entendons hurler dans le fossé ; déjà il nous menace de ses fureurs. C’en serait fait de nous si nous hésitions ; mais nous avons à peine rempli la moitié de notre tâche, et il nous reste encore les plus grandes espérances. Les uns jettent des grenades dans le fossé, les autres soulèvent avec effort les pierres les plus lourdes, les poussent et de leurs poids écrasent les assaillans; d’autres enfiù , s'élancent sur le parapet et commencent le combat corps à corps. Tout nous favorise dans cette lutte inégale ; nous attendons de pied ferme nos adversaires, et pendant, qu’avec peine, ils gravissent les talus sous le poids de leurs armes, d’un coup nous les abattons, et leur chute entraine celle de ceux qui suivent. Nos parapets dégagés, nous faisons pour la seconde fois rouler les rochers et les grenades; les fossés se remplissent de cadavres , l’assaillant se décourage, il hésite , il va fuire; l’espérance nous anime , la joie redouble notre ardeur, et nos derniers coups accompagnent les derniers ennemis. Des actions de grâces , des chants de triomphe signalent notre délivrance ; nous réparons les brèches ; nous donnons quelques larmes à ceux de nos com-r

pagnons qui ont payé leur tribut h la patrie , et nous ne tardons pas à voir paraître les bataillons qui accourent nous secourir.

(144.) Il faut le dire, le résultat d’une défense est rarement aussi satisfaisant ; presque toujours, après une résistance plus ou moins prolongée, il faut capituler. Cela provient, ou de ce que l’ouvrage n’est pas bien conditionné, ou de ce que le chef est privé du feu sacré , ou enfin de ce que les moyens de défense ont été mal employés. Peut-être que prodigués dès le début, ils sont restés insuflisaus pour le moment de crise ; peut-être ne s’est- on point avisé de combattre sur le parapet , et pour moins s’exposer s’est-on tenu sous son abri.

Il est clair qu’alors il a fallu se retirer dans le dernier réduit, à l’instant où l’ennemi se montrant d’en-haut , a menacé de la terrible bayonnette; et qu’il n’est plus resté d’autre ressource que celle d’une prompte reddition.

Toute espèce de troupe n’est pas capable d’une défense pareille à celle que je viens de crayonner. Il n’y a que des hommes animés par de nobles passions ; il n’y a que des soldatscitoyens combattant pour leurs foyers ; il n’y « que des guerriers pleins de confiance dans

leur chef et pénétrés de leur devoir, qui puissent s’inscrire d’une manière aussi glorieuse dans les fastes de l'histoire.

§• ni.

Attaque et défense des Lignes.

(i 45.) C’est aux Généraux qui ont souvent conduit leurs armées à la victoire, qu’il appartient de décrire les moyens d’attaque et de défense pour les lignes de frontières et pour celles de bataille ; eux seuls peuvent donner des préceptes sur ces grandes opérations. C’est en lisant leurs ouvrages, fruits de leur repos, qu’on apprendra avec quelle facilité on peut, en trompant son ennemi , forcer une ligne d’un grand développement ; et combien , au contraire , il y a de difficulté à vaincre pour emporter une position retranchée, quand l’ennemi la défend par le choc de ses masses. On y verra que c’est en se plaçant à distance , en arrière des lignes de frontière, que l’on peut en tirer quelque parti ; et que celles à intervalles ne procurent de si grands avantages sur un champ de bataille , que par la facilité quelles laissent à l’armée, d’opérer elle-même

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contre l’ennemi , et de l’attaquer pour se défendre. On y verra.... Mais , je dois m’arrêter, pour m’épargner le reproche de n’èlre ici qu’un faible écho, dont les sons mal articulés ne peuvent rendre qu’imparfaitement les leçons des grands Capitaines.

Revenons après cette esquisse des moyens d’attaque et de défense , aux travaux de guerre qu’il nous reste encore h décrire.

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