‹ Mémorial pour les travaux de guerre (volume 2)Chapitre 8 sur 22 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Défense des Cours deau .

SECTION PREMIÈRE

Des têtes de pont et de V observation des rives.

Des télés de pont.

(146.) Les fleuves et les rivières jouent un très-grand rôle dans l’attaque et dans la défense ; il faut donc faire connaître le parti qu’on en peut tirer sous ce double point de vue.

Les fleuves sont également favorables aux deux armées en présence ; car si, comme lignes de défense , ils empêchent l’ennemi de vous atteindre, Us vous mettent également hors

d’état de saisir l’à-propos pour le joindre ; et s’ils assurent toutes les opérations que vous pouvez faire sur une rive , ils couvrent également tous les mouvemens de votre adversaire sur la rive opposée.

Cette réciprocité cessera , si , après avoir établi des ponts sur le fleuve , on les couvre du côté de l’ennemi par des ouvrages qui en défendent les approches et permettent de passer de l’autre côté quand l’occasion est favorable. Ce seront des portes toujours ouvertes pour vous et toujours fermées pour l’ennemi.

Par cet artifice, le fleuve parallèle à la frontière est la meilleure ligne que l’on connaisse , puisqu’il met à l’abri de toute insuite , en même temps qu’il donne la faculté de pénétrer dans le pays ennemi, pour y faire toutes les opérations que nécessitent les circonstances ; et présente en cas de revers une retraite assurée. Tout est alors à l’avantage de l’attaquant.

Les ouvrages construits en avant des jionts pour les couvrir et les défendre , forment par leur ensemble des têtes de pont ; et leur disposition générale , ainsi que leur forme particulière , peuvent varier de mille manières différentes, suivant las localités.

(i 47 -) Les tracés de tètes de pont qu’indiquent la plupart des auteurs de fortification sont vicieux , en ce que les ouvrages construits suivant ces tracés , sont trop petits pour mettre les ponts à l’abri des coups de l’ennemi ; ou que , s’ils les couvrent complètement , leur forme en ligne continue ordinairement bastionnée , leur donne un développement si considérable , que leur garde ne peut être confiée qu’à une petite armée. Or , une tète de pont ne doit être gardée que par le plus petit nombre d’hommes possible , afin que les forces disponibles pour les batailles, qui, en dernier résultat , décident toujours du sort des Etats , soient plus imposantes.

D’après cela , il parait naturel de construire la tête de pont ( du moins quand il s’agit de protéger un passage important ) en forme de ligne à intervalles , dans le genre de celle que nous avons décrite au numéro (48) ; c’est-àdire , que sur une circonférence de 1000 ou 1 200 mètres de rayon , nous ferons un dispositif de lunettes ou bastions détachés , se flanquant mutuellement; et que nous construirons en arrière et immédiatement sur le débouché des ponts , un ouvrage central , espèce de réduit , destiné à battre les intervalles

des ouvrages en avant, à défendre leurs gorges , et à présenter un lieu de sûreté aux garnisons de ces ouvrages , quand l’ennemi parviendrait à les forcer.

Par celte disposition, le canon de l’ennemi sera tenu assez éloigné , pour qu’on n’ait point à craindre la destruction des ponts.

Si la tête de pont est construite dans un rentrant de la rivière, on peut disposer en ligne droite, ou à peu près droite , les lunettes extérieures ; ce qui , comme nous l’avons déjà dit, augmente considérablement la valeur de la défense rapprochée , et diminue le développement.

Ajoutons que , dans ce cas , l’ouvrage central , le réduit de la tête de pont , peut trèsfacilement être flanqué latéralement par des batteries établies sur la rive opposée , ou dans les îles qui se trouvent très-fréquemment aux tournans des fleuves.

Toutes ces raisons réunies , nous font voir que le meilleur emplacement pour une tête de pont , est le rentrant du fleuve , ou le coude dont la concavité est du cûté de l’ennemi.

Le fleuve, au lieu d’être parallèle à la frontière , peut lui être perpendiculaire. Il faut alors occuper les deux rives, en construisant

une double tête de pont ; ce qui procure l’immense avantage de pouvoir faire face à l’ennemi , de quelque côté qu’il se présente ; et <le tenir toujours le fleuve entre les deux armées , -en se conservant la faculté d’attaquer quand l’occasion est favorable , ou de temporiser si l’ennemi a des forces supérieures.

(148.) Les lunettes extérieures doivent contenir 200 hommes environ , avoir leurs gorges défendues par une bonne palanque , et être pourvues intérieurement d’un petit réduit ou blockhaus en charpente. Ces lunettes , d’un relief bien prononcé , fraisées et palissadées , pourront être plus espacées que celles de la ligne à intervalles ordinaire , parce qu’étant plus solides , elles ont moins besoin d’une protection immédiate ; on mettra 3 oo à 4 °° mètres de distance entre deux saillans. Il faut $ que leslunettes offrent ainsi le caractère de la fortification mixte, afin que l’ennemi ne puisse pas s’en emparer d’un coup de main , et soit forcé à déployer l'appareil d’un siège : sans cette condition , l’armée , qui se serait écoulée par les intervalles pour se dérober à la supériorité de l’ennemi , aurait dû passer outre pour aller occuper l’autre rive , et abandonner

en conséquence , à de faibles garnisons , la défense des ouvrages extérieurs. Ces garnisons, trop faibles pour résister long-temps , devront bientôt songer à la retraite , si toutefois elle leur est encore possible : les débouchés ne seront donc plus couverts , et tous les avantages des têtes de pont disparaîtront ainsi à la première apparition de l’ennemi. Il est donc absolument nécessaire de donner aux ouvrages extérieurs toute la force dont ils sont susceptibles.

049.) Quand la tête de pont n’est pas bien conditionnée, la retraite des corps qui la défendent devient difficile : voici comment elle doit s’opérer. Le corps d’armée qui abandonne le terrain à l’ennemi , se partage, à l’approche du défilé, en autant de colonnes qu’il y a d’intervalles dans les retranchemens ; chacune de ces colonnes prend sa direction vers l’un des intervalles , et y pénètre pour se déployer entre les lunettes par le face en arrière en bataille. Celles de ces colonnes qui ne trouveront pas de place pour le déploiement , soit en première , soit en seconde ligne, passeront immédiatement sur l’autre rive. Quand la queue des colonnes arrive, l’ennemi ne tarde

pas à paraître ; les lunettes entrent en jeu , jusqu’à ce que les déploiemens soient achevés; quand ils le sont , les garnisons évacuent les ouvrages avancés, s’écoulent par les intervalles des divisions, et l’infanteritf déployée se Irouve seule devant l’ennemi ; l’artillerie , moins quelques pièces, et la cavalerie , à l’exception de quelques escadrons , ont déjà passé les ponts. L’infanterie commence la retraite en échiquier; et la première ligne s’approche ainsi de la seconde , qui ne tarde pas à la remplacer. Cette première ligne , devenue seconde , commence à défiler en arrière par la droite et par la gauche , pendant que la seconde , devenue première , protège du mieux qu’elle peut ce mouvement dangereux : enfin celle-ci, qui s’est aussi rapprochée des ponts par la retraite en échiquier , opère le passage du défilé en arrière par les deux ailes et par le centre.

Dès que le réduit central se trouve démasqué par ce mouvement , son feu commence et protège la retraite. Quand il ne reste plus que des ennemis sur le champ de bataille , la garnison du réduit se relire ; le vainqueur entre en tumulte dans l’ouvrage abandonné, il court aux ponts pour s’en rendre maître ; mais il est arrêté par les dernières palanques, et

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par une ou deux compagnies de grenadiers qui se sont dévoués pour laire barrière, jusqu’à ce que les ponts soient rompus. Quand leur tâche est remplie , ces braves se rendent à l’ennemi, comme ils en ont reçu l'ordre, ou se sauvent à la nage et dans les nacelles qu’on aura pu leur procurer.

(i5o.) Le réduit de la tète de pont ou l’ouvrage central , est une partie importante qui ne doit point être négligée , puisqu’il couvre immédiatement le passage , et qu’il assure la retraite des derniers défenseurs des ouvrages

avancés. Le réduit doit donc, aussi bien que les lunettes , être construit de manière à offrir la plus grande difficulté pour l’attaque. Ce sera ordinairement un double ou un triple front bastionné , dont les deux ailes seront défendues par des batteries construites en arrière sur la rive opposée. Les passages seront réservés sur ces ailes ; ils devront avoir une vingtaine de mètres en largeur , et être masqués intérieurement par des traverses.

Les réduits seront eux - mêmes pourvus d’autres réduits en charpente , construits immédiatement devant chacun des ponts, et dont nous avons vu plus haut futilité.

On doit avoir soin encore , en construisant une tête de pont , de disposer une ou deux batteries à l’effet de rompre les ponts, quand l’ennemi aura forcé inopinément l’ouvrage central , et n’aura pas donné le temps de les brûler ou de les couper à la hache.

La Fig. 44* représente l’ouvrage central ou le réduit d’une grande tête de pont , où toutes les circonstances que nous .venons de développer se trouvent réunies.

(i5i.) Il arrivera quelquefois qu’on n’aura qu’un seul pont à couvrir ; alors l’ouvrage central ponrra avoir beaucoup moins d’étendue que le précédent , et n’être composé que d’un seul front bastionné avec de longues branches sur les côtés ; ou bien ne présenter qu’un grand bonnet de prêtre , une grande lunette défendue par la rive opposée (Fig. 45*)- Ces deux dernières dispositions se font fréquemment dans la petite guerre ; c’est ce qui m’engage à en présenter les ligures sous le même numéro , en indiquant la forme générale sans entrer dans aucun détail relativement aux dimensions f parce que ces dimensions n’ont rien de fixe.

)gle

Digitiz

Observation des rives.

(i5a.) Les tôles de pont sont aussi favorables à l’attaque qu’à la défense : ainsi , quelle que soit l’attitude d’une armée , tous les ponts dont elle sera maîtresse devront être couverts par des retranchemens ; mais il faudra de plus , dans le cas de la défensive , observer les gués , et se dfcttre en état de disputer le passage du fleuve , sur tous les points où la forme de son cours peut favoriser ce passage.

En face des gués que l’ennemi menacera de traverser en forces , l’Ingénieur construira des ouvrages concaves d’un grand développement, en forme de tranchée ou parapet sans fossé , garnis de quelques batteries, afin que l’ennemi, après avoir passé le gué et être parvenu à se rassembler sur la rive , se trouve exposé aux feux convergens de la tranchée et des batteries. Entre la tranchée et la rivière , il y aura des espaces libres, pour permettre à la cavalerie de charger les premiers rassemhlemens de

1 ennemi. 1

Nous setnblons nous éloigner ici de nos préceptes , en indiquant la forme concave pour celle qui convient particulièrçment aux traa-

cliées construites devant des gués d’une grande importance ; mais c’est que , dans ce cas , on attaque l’ennemi lorsqu’il cherche à se former, plutôt qu’on ne pense à se mettre en état de résister à ses irruptions ; on a alors des forces supérieures; on est véritablement sur l’offensive. Il convient donc d’envelopper l'attaquant , et de l’écraser par des feux croisés.

Souvent une redoute, une l^iette , ou une simple batterie , suffiront pour observer des gués de moindre importance que ceux que nous avons supposés plus haut.

(i53.) Les saillans de la rivière ou du fleuve correspondant à des rentrans de la rive ennemie , sont les endroits où l’établissement des ponts est le plus favorable à l’attaquant , numéro ( 147 )- Il faudra donc construire sur ces saillans , s’ils sont menacés , quelques ouvrages dont le choix dépendra de la forme du terrain, de l’espace compris dans le coude do

la rivière, de la largeur de celte rivière, et

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des hauteurs qui peuvent se trouver à la portée du canon.

Une bonne redoute sera le plus souvent l’ouvrage qui s’opposera aux tentatives que l’ennemi pourrait faire pour établir ses ponts.

Digiti.

Quelquefois, pour occuper tout l’espace, il faudra un ou plusieurs fronts bastionnés , en avant de chacun desquels on jetera une lunette pour mieux, découvrir les rives.

Afin que ces lunettes aient le plus de saillie possible , voici leur tracé. Après avoir construit le front baslionné (Fig. 4G*) , on joindra par une droite les milieux A et B des faces, et sur cette droite, comme base, on construira un triangle équilatéral ABC , dont le sommet C donnera le saillant de la lunette, et dont les côtés CB et CA indiqueront la direction des faces, que l’on pourra faire égales en longueur à celles du front baslionné, et qui comprendront entre elles l’angle de 6o°.

Les fossés des faces de la lunette se termineront vers les flancs par une pente douce en forme de glacis, dirigé à la crête du parapet du bastion en arrière , afin que ce bastion puisse les voir et les défendre.

(i54.) Les cours d’eau qui séparent les armées , ne sont pas toujours des fleuves ou de grandes rivières ; ce ne sont très-souvent que de simples ruisseaux , ou de petites rivières torrentueuses, dont la largeur est assez faible pour que des ouvrages établis sur une rive ,

puissent empêcher les approches de la rive opposée.

Un semblable cours d’eau doit être observé sur toute l’étendue qu’occupe la position ; il faut alors établir en arrière, une ligne composée d’ouvrages détachés, placés le plus avantageusement suivant les localités, se flanquaut mutuellement , et croisant leurs feux sur les parties les plus guéables de la rivière ou du ruisseau, qui formera , dans ce cas, un avantfossé couvrant la ligne.

fi 55. J Lorsqu’à cause des hauteurs dominantes on est obligé de s’éloigner de la rivière hors de la portée du mousquet , il faut chercher à rendre impraticable la partie qui vous •en sépare, en y creusant des criques ou petits fossés, disposés en quinconce; ou encore, si la chose est possible , un grand fossé parallèle à la rivière , que l’on remplira d’eau par des canaux de dérivation. On aura alors un avantfossé , qu’on défendra comme on auroit fait la rivière , si l’on avoit pu s’en approcher davantage.

Ceci fait voir que nous ne regardons point comme suffisante une défense d’artillerie , et que pour empêcher un passage de rivière,

nous donnons la préférence aux feux de mousqueterie ; ce qui n’empêche pas de les soutenir per ceux de l’artillerie , qui deviennent alors très-efficaces.

SECTION SECONDE

Des Inondations et des Digues.

(i56.) On ne trouve pas toujours, quand on est sur la défensive , des rivières pour se couvrir ; il faut alors savoir tirer parti des moindres ruisseaux que le pays peut offrir, en retenant leurs eaux par des digues placées de distance en distance , pour former des espèces d’étangs, dont la profondeur augmente & mesure qu’on s’approche de la digue.

L’expérience a fait voir qu’une bonne digue ne devait pas avoir plus de trois mètres de hauteur : ainsi, d’une digue à l’autre , lorsqu’on en met plusieurs successives , la différence de niveau ne doit être que de i m , 5o , pour qu’à l’endroit le moins profond l’inondation entre deux digues ne soit point guéable. Donc, après avoir fixé l’emplacement de la première digue, on trouvera celui des autres.

en faisant un nivellement, ou en s’en rapportant a ce que peuvent savoir les meuniers de l’endroit, relativement aux pentes des eaux.

On fixera 1 axe horizontal de la seconde digue h i m ,5o au-dessous de celui de la première; l'axe de la troisième, d’une même quanlité audessous de celui de la seconde, et ainsi des autres : ensorte que l'espacement des digues dépendra de l’inclinaison du terrain. Il suit de là , que ce genre de défense ne convient point aux pays de montagnes , parce que les pentes y sont trop considérables ; et non-seulement il est inapplicable en pays de montagnes , mais encore dans les vallons, où le ruisseau n’a pas d’encaissement , et où ses berges très-peu prononcées , sont trop écartées l’une de l’autre ; parce que , dans ce cas, les digues qu’il faudrait coustruire , ayant une étendue considérable, seraient pénibles à construire et difficiles à défendre.

Nous ne pouvons point fixer la limite de la longeur des digues, parce que leur construction dépend des moyens qu’on a à sa disposition.

Dans certains cas, une digue de ioo mètres paraîtrait un ouvrage gigantesque ; dans d’autres cas, la construction d’une pareille digue na serait qu’une chose très-ordinaire.

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