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CHAPITRE SIXIÈME

Attaque et dëfense des retranclienieiits*

161 . Après avoir fait connaître le tracé et le relief des différents ouvrages usités à la guerre, indiqué les moyens d'accroître leur force intrinsèque, et donné un aperçu des procédés à suivre pour les garantir des vues et des coups du dehors, il nous reste a les mettre en action, à développer la marche de Tennemi dans Taltaque, et les moyens que les défenseurs doivent mettre en œuvre pour tirer tout le parti possible des retranchements et des obstacles multipUés sur la roule de Taissaillant.

Attaque d'une redoute.

162. Si la redoute que Ton veut prendre est de peu d'importance, si elle ne renferme point d'artillerie, on marche sans préambule à son attaque.

Les voltigeurs l'enveloppent ; ils dirigent sur la crête du parapet une grêle de coups bien ajustés, pour empêcher les défenseurs de se montrer, ou du moins pour les forcer à tirer avec précipitation et sans justesse. Ils s'approchent petit à petit en se couvrant de tous les accidents que le terrain peut leur offrir ; ils grimpent sur les arbres

que l'ennemi a eu la maladresse de laisser sur pied , et de là, plongeant dans l'ouvrage, ils peuvent choisir leurs victimes , adresser leurs coups aux officiers et de préférence à celui qui leur paraîtra le chef.

Les feux convergents des voltigeurs, labourant les para-pets dans tous les sens, leur donneront une telle supériorité, qu'ils arriveront sans peine jusqu'aux obstacles en avant de la contrescarpe , ou jusqu'à cette contrescarpe^ si rien ne la couvre et ne la protège. Dans ce dernier cas, ils doivent sans délibérer sauter dans le fossé et se préparer à l'assaut. Une partie reste toutefois sur la contrescarpe pour continuer le feu contre quiconque oserait se présenter sur le parapet.

Il faut avoir bien soin de donner aux feux une direction telle , que les balles qui manquent leur but n'aillent pas atteindre ceux des voltigeurs qui se trouvent de l'autre côté.

Quand les troupes ont repris baleine au fond du fossé, elles donnent l'assaut; et pour cela les voltigeurs se soulèvent les uns les autres pour arriver sur la berme ; et de là, par un nouvel effort, tous ensemble gravissent le talus extérieur , arrivent sur la plongée , font une décharge à bout portant, sautent dans l'ouvrage^ poursuivent les défenseurs la baïonnette dans les reins , et les forcent à se rendre.

163. La redoute que nos troupes légères viennent de prendre était de peu d'importance et faiblement fortifiée ; si, au contraire, c'eût été une grande redoute ou un fortin pourvu d'un réduit intérieur, armé de canons, défendu par des abatis, des trous de loup, etc., et muni enfin d'une fi*aise, d'une palissade, fortin sans doute destiné à défendre longtemps quelque poste important, si , dis-je, il eût

élé question de s'emparer d'un pareil ouvrage, nos dispositions d'attaque eussent été différentes.

Il faut d'abord en arrivant en faire la reconnaissance, pour savoir au juste la nature des obstacles qu'on aura à rencontrer, connaître le nombre des bouches à feu et leur emplacement, s'assurer de l'existence d'un réduit ; et surtout pour prendre un idée bien nette du terrain environnant, afin que pendant la nuit toutes les dispositions d'attaque puissent être faites et toutes les mesures prises pour assurer le succès.

164. On connaît donc quels sont les emplacements favorables aux batteries d'enfilade, quels sont ceux qui conviennent aux batteries directes. On prépare les unes et les autres pendant la nuit. Quelques pièces seront spécialement dirigées vers la porte du fortin, pour ôter à l'ennemi tout espoir d'en sortir et de s'échapper en faisant une trouée.

Avec l'aurore le feu commence. Les batteries d'enfilade, armées d'obusiers, tirent à petites charges, labourent les parapets dans toute leur longueur, brisent les fraises, endommagent les abatis, prennent les pièces en rouages, et inondent d'obus les terre-pleins. Les batteries directes, armées de canons, foudroient, pulvérisent les embrasures, démontent les pièces, et mettent la plupart des canonniers hors de combat.

Quand cette artillerie supérieure a fait taire celle de l'ouvrage, le$ voltigeurs prennent leur essor; ils accourent, enveloppent l'ouvrage , le couvrent de leurs feux croisés. D'abord ils n'occupaient que les intervalles des batteries et n'en empêchaient pas le feu ; maintenant qu'ils serrent l'ouvrage de plus près , l'artillerie doit se taire, son feu ne serait pas sans danger pour eux, Cependant les troupes

de ligne , formées en autant de colonnes qu'il y a de saillants à attaquer, commencent k s'ébranler et à franchir les rideaux qui les couvraient; les tambours battent la charge; la terre tremble sous les pas de ces guerriers serrés en masse et impatients de joindre l'ennemi ; ils arrivent bientôt vers les abatis qui les forcent de s'arrêter jusqu'à ce que les sapeurs , armés de haches et qui marchent à leur tête» aient rompu cette barrière.

Pendant cette halte forcée, les bataillons, l'arme au bras, essuient tout le feu de l'ouvrage et n'y peuvent répondre; les voltigeurs doivent donc nourrir leur feu et redoubler d'activité.

La barrière est rompue ; les colonnes poussent en avant et se serrent toujours davantage; les premiers hommes jettent des madriers sur les trou$ de loup, et ces bois, qui jusqu'alors leur ont servi de boucliers, leur aplanissent maintenant la route et hâtent l'instant désiré du combat corps à corps. Le fossé , bien qu'il ait quelque profondeur , n'arrête pas des grenadiers ; ils se laissent glisser jusqu'au fond , renversent les palissades s'il y en a , se rallient, reprennent haleine et donnent enfin l'assaut : les embrasures sont les routes qu'ils choisissent; les nombreuses brèches faites à la fraise par le canon sont pour eux autant de portes ouvertes; c'est à qui aura l'honneur d'arriver le premier ; un grand nombre expirent victimes de leur ardeur, mais ceux qui restent brûlent de les venger. Enfin , après une lutte plus ou moins prolongée, on voit flotter le drapeau de l'assaillant sur la partie la plus élevée du retranchement.

Les défenseurs, vaincus par le nombre , ont dû cesser leur résistance; ils se sont retirés dans leur réduit pour y demander une capitulation ; le vainqueur généreux ne la refuse pas ; il sait apprécier une belle défense , et loin de

maltraiter ud ennemi qu'il estime, il lui accorde des conditions, lui tend une main secourable, lui prodigue ses soins et le console par des éloges.

Défense d une Redoute.

165. Le rôle du défenseur est infiniment plus difficile et plus périlleux que celui de l'attaquant ; mais aussi que de gloire pour celui dont l'intrépide cœur n'a point connu la faiblesse, et qui, pénétré du feu sacré, a, par une résistance poussée ^lextréme^ sauvé Tarmée dont il fait partie! Le Léonidas français, le brave Schivardin, a succombé dans la défense du poste périlleux qui lui était confié ! Mais quel est le guerrier qui n'envie son sort, et qui ne se sente ému à ces paroles: ^Oui, mon Général^:» unique réponse à l'ordre qui lui était donné de se faire tuer pour sauver l'armée ? Il a péri ! mais il a laissé un grand exemple à suivre, et son trépas lui a valu l'immortalité.

166. L'officier qui reçoit l'honneur de défendre un poste important» et de le défendre à outrance, ne doit riea négliger pour enflammer les braves qui lui sont confiés et qui vont partager avec lui les dangers d'une résistance héroïque , et les palmes qui l'attendent s'il a le bonheur de repousser ou d'arrêter l'ennemi, jusqu'à ce que , délivré^ il soit reconduit en triomphe auprès du général dont il a su justifier la confiance.

Il emploiera donc son activité à mettre toutes choses dans le meilleur état; il fera doubler, tripler la ligne d'àbâtis, s'il lui est possible; il fera remplir des sacs à terre pour en couronner le parapet, et pouvoir, par les interval-

ves qu'ils laissent entre eux , tirer sur l'ennemi avec plui» de sûreté ; il pensera aux subsistances ; s'il n'a pas de grenades pour la défense du fossé, il s'approvisionnera de gros cailloux ; il s'assurera par lui-même si chacun a ses armes en bon état. Mais , par-dessus tout , le défenseur d'une redoute doit s'attacher à fortifier le moral de ses soldats par sa contenance assurée, par sa gaité et par tous les exemples heureux que sa mémoire lui peut offrir. Il s'approche des plus tièdes et leur communique une étincelle du feu dont il est pénétré. C'est en rappelant aux braves leur conduite passée; c'est en exaltant leurs prouesses; c'est en agitant les lauriers dont leurs fronts sont ombragés; c'est en frappant leurs oreilles des grands noms de gloire et de patrie, qu'il les rend supérieurs à eux-mêmes, et qu'il en fait autant de héros inaccessibles à la crainte, que l'ennemi pourra vaincre, mais qu'il ne pourra forcer à se rendre.

167. L'heure de l'épreuve va sonner: déjà quelques éclaireurs de l'ennemi se sont montrés , déjà des groupes se forment sur les hauteurs d'alentour, et bientôt une épaisse poussière, qui s'élève en tourbillons et s'approche en suivant les sinuosités de la roule^ vomit dans la plaine les nombreux assaillants qu'elle enveloppe.

n faut, dans ce premier moment, faire usage du canon, en le dirigeant sur les masses et sur les points où Tennemi parait &ire ses dispositions d'artillerie. Si quelque imprudent s'approche de trop près, on le saluera de la mousqueterie et de dix coups plutôt que d'un.

Les premières dispositions de l'ennemi le mènent ordinairement jusqu'au soir, et l'attaque est remise au lendemain. La nuit sera donc mise à profit pour perfectionner les travaux défensifs de l'intérieur, pour élever des tra-

verses , s'il n'en existait pas déjà, derrière lesquelles on puisse se mettre à Tabri des éclats de l'obus et des coups de boulets.

168. Au peint du jour, et aussitôt que l'ennemi commence son feu, on essaie de lui répondre ; mais si l'on s'aperçoit qu'au lieu de ricocher les talus extérieurs il cherche k démonter les pièces , on les retire, à moins qu'elles ne soient bien couvertes par de bonnes traverses , auquel cas on peut continuer la lutte.

Ce combat d'artillerie ne sera pas très-long; l'ennemi, impatient de renverser l'obstacle qui arrête sa marche, envoie ses tirailleurs. On les tient d'abord éloignés par quelques coups de mitraille ; mais quand ils sont assez approchés pour inquiéter sérieusement les canonniers , ceux-ci doivent se retirer en lieu de sûreté. C'est le moment où les fusiliers se préparent k monter sur les banquettes pour entrer en action ; il règne pendant quelques instants une espèce de calme .qui permet aux voltigeurs ennemis de s'approcher jusqu'aux abatis ; alors le feu de mousqueterie commence; une grêle de coups tombent sur les premiers qui se hasardent à franchir l'obstacle; un grand nombre mordent la poussière, les autres se retirent, et ce premier succès enhardit les défenseurs.

Mais le chef fait retirer les soldats dans le terre-plein, ménageant leurs forces pour une lutte plus terrible ; lui seul reste sur les banquettes, et examine de sang-froid ce qui se passe; il voit les masses qui s'ébranlent, et il donne l'ordre de les foudroyer ; le moment est venu où les artilleurs vont se dévouer; le feu ne cessera qu'avec la prise de l'ouvrage, ou après l'expulsion de l'ennemi.

Ces masses formidables, semblables au nuage qui porte la tempête, s'avancent et menacent ; une nuée de tirailleurs

les accompagne ; déjà elles touchent aux abatis , et la hache va leur frayer un chemin. Tout le monde se lève alors, et le feu recommence ; il roule sans discontinuité, et n'est interrompu qu'aux moments où l'ennemi , fatigué de ses efforts, se retire pour respirer ; et chaque fois qu'il touche k notre premier boulevard , nos coups redoublés l'atteignent et le moissonnent. Nous avons sur lui ta supériorité du feu, et nous en profitons ; ses pertes sont énormes ; cependant il remplace les blessés par des troupes fraîches; et comme s'il renaissait de ses cendres, il présente toujours des rangs serrés et des forces imposantes.

Nos moyens extérieurs de défense cèdent enfin aux efforts de l'ennemi ; nous l'entendons hurler dans le fossé ; déjà il nous menace de ses fureurs. C'en serait fait de nous si nous hésitions ; mais nous avons ^ peine rempli la moitié de notre tâche , et il nous reste encore les plus grandes espérances. Les uns jettent des grenades dans le fossé, les autres soulèvent avec effort les pierres les plus lourdes, les poussent, et de leurs poids écrasent les assaillants ; d'autres enfin s'élancent sur le parapet et commencent le combat corps à corps. Tout nous favorise dans cette lutte inégale; nous attendons de pied ferme nos adversaires, et pendant qu'avec peine ils gravissent le talus sous le poids de leurs armes, d'un coup nous les abattons, et leur chute entraine celle de ceux qui suivent. Nos parapets dégagés, nous faisons pour la seconde fois rouler les rochers et les grenades ; les fossés se remplissent de cadavres ; l'assaillant se décourage , il hésite, il va fuir; l'espérance nous anime, la joie redouble notre ardeur, et nos derniers coups accompagnent les derniers ennemis. Des actions de grâces, des chants de triomphe signalent notre délivrance ; nous réparons les brèches ; nous donnons quelques larmes à ceux de nos compagnons qui ont payé leur tribut à la pa-

trie, et nous ne tardons pas à voir paraître les bataillons qui accourent nous secourir.

169. Il faut le dire, le résultat d'une défense est rarement aussi satisfaisant; presque toujours, après une résistance plus ou moins prolongée, il faut capituler. Cela provient, ou de ce que l'ouvrage n'est pas bien conditionné, ou de ce que le chef est privé du feu sacré , ou enfin de ce que les moyens de défense ont été mal employés. Peutêtre que, prodigués dès le début, ils sont restés insuffisants pour le moment de crise; peut-être ne s'est-on point avisé de combattre sur le parapet, et pour moins s'eiposer s'est-on tenu sous son abri. Il est clair qu'alors il a fallu se retirer dans le dernier réduit ii l'instant où l'ennemi, se montrant d'en haut, a menacé de la terrible baïonnette, et qu'il n'est plus resté d'autre ressource que celle d'une prompte reddition.

Toute espèce de troupe n'est pas capable d'une défense pareille k celle que je viens de crayonner. Il n'y a que des hommes animés par de nobles passions; il n'y a que des soldats-citoyens combattant pour leurs foyers ; il n'y a que des guerriers pleins de confiance dans leur chef et pénétrés de leur devoir, qui puissent s'inscrire d'une manière aussi glorieuse dans les fastes de l'histoire.

§ffl.

Attaque et défense des Lignes.

170. C'est aux généraux qui ont souvent conduit leurs armées à la victoire qu'il appartient de décrire les moyens d'attaque et de défense pour les lignes de frontières et pour celles de bataille ; eux seuls peuvent donner des précep-

les sur ces grandes opérations. C'est en lisant leurs ouvrages fruits de leur repos, qu'on apprendra avec quelle facilité on peut , en tronnpant son ennemi , forcer une ligne d'un grand développement, et combien, au contraire, il y a de difficulté à vaincre pour emporter une position retranchée, quand Tennemi la défend par le choc de ses masses. On y verra que c'est en se plaçant à distance, en arrière des lignes de frontière, que l'on peut en tirer quelque parti, et que celles à intervalles ne procurent de si grands avantages sur un champ de bataille que par la facilité qu'elles laissent ^ Tarmée d'opérer elle-même contre l'ennemi et de l'attaquer pour se défendre.

Revenons, après celte esquisse des moyens d'attaque et de défense, aux travaux de guerre qu'il nous reste encore à décrire.

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