DES TÊTES DE PONT ET DE L^OBSERVATION DES RIVES
Des Têtes de pont.
171. Les fleuves et les rivières jouent un très-grand rôle dans l'attaque et dans la défense; il faut donc faire connaître le parti qu'on peut en tirer sous ce double point de vue.
Les fleuves sont également favorables aux deux armées en présence; car si, comme ligne de défense, iis empêchent l'ennemi de vous atteindre, iis vous mettent paiement hors d'état de saisir l'à-propos pour le joindre; et s'ils assurent toutes les opérations que vous pouvez faire sur une rive, iis couvrent également tous les mouvements de votre adversaire sur la rive opposée.
Cette réciprocité cessera si, après avoir établi des ponts sur le fleuve, on les couvre du coté de l'ennemi par des ouvrages qui en défendent les approches et permettent de passer de l'autre côté quand l'occasion est favorable. Ce seront des portes toujours ouvertes pour vous et toujours fermées pour l'ennemi.
Par cet artifice, le fleuve parallèle à la frontière est la
meilleure ligne que l'on connaisse , puisqu'il met à Fabri de toute insulte, en même temps qu'il donne la faeulté de pénétrer dans le pays ennemi pour y faire toutes les opérations que nécessitent les circonstances, et présente, en cas de revers, une retraite assurée. Tout est alors à Tavantage de l'attaquant.
Les ouvrages construits en avant des ponts pour les couvrir et les défendre, forment par leur ensemble des têtes de pont ^ et leur disposition générale, ainsi que leur forme particulière, peuvent varier de mille manières différentes, suivant les localités.
172. Les tracés des tètes de pont qu'indiquent la plupart des auteurs de fortification sont vicieux, en ce que les ouvrages construits suivant ces tracés sont trop petits pour mettre les ponts ^ l'abri des coups de l'ennemi, ou que, s'ils les couvrent complètement, leur forme en ligne continue ordinairement bastionnée leur donne un développement si considérable, que leur garde ne peut être confiée qu'à une petite armée. Or, une tète de pont ne doit être gardée que par le plus petit nombre d'hommes possible, afin que les forces disponibles pour les batailles, qui, en dernier rés.ultat, décident toujours du sort des Etats, soient plus imposantes.
D'après cela, il parait naturel de construire la tête de pont ( du moins quand il s'agit de protéger un passage important) en forme de ligne à intervalles, dans le genre de celle que nous avons décrite au n® 50 ; c'est-à-dire que^ sur une circonférence de 1200 ou 1500 mètres de rayon, nous ferons un dispositif de lunettes ou bastions détachés, se flanquant mutuellement, et que nous construirons en arrière et immédiatement sur le débouché des ponts, un ouvrage central, espèce de réduit destiné à battre
les intervalles des ouvrages en avant, a défendre leurs gorges, et k présenter un lieu de sAreté aux garnisons de ces ouvrages» quand l'ennemi parviendrait à les forcer.
173. Par cette disposition, qui a été suivie en 1831 dans rétablissement de la tète de pont d'Arberg, le canon de l'ennemi sera tenu assez éloigné pour qu'on n'ait point à craindre la destruction des ponts.
Si la tète de pont est construite dans un rentrant de la rivière, on peut disposer en ligne droite, ou k peu près droite, les lunettes extérieures ; ce qui, comme nous Tavous déjà dit, augmente considérablement la valeur de la défense rapprochée, et diminue le développement.
Ajoutons que, dans ce cas, l'ouvrage central, le réduit de la tête de pont, peut très-facilement être flanqué latéra^ lement par des batteries établies sur la rive opposée, ou dans les lies qui se trouvent très-fréquemment aux tour* nants des fleuves.
Toutes ces raisons réunies nous font voir que le meil* leur emplacement pour une tète de pont est le rentrant du fleuve, ou le coude dont la concavité est du côté de l'ennemi.
174. Le fleuve, au lieu d'être parallèle k la frontière^ peut lui être perpendiculaire. Il faut alors occuper les deux rives en construisant une double tôte de pont, ce qui prop cure rimmense avantage de pouvoir faire face à l'ennemi, de quelque côté qu'il se présente, et de tenir toujours le fleuve entre les deux armées, en se conservant la faculté d'attaquer quand Toccasion est favorable, ou de temporiser si l'ennemi a des forces supérieures.
On a trop longtemps méconnu les avantages des fleuves perpendiculaires k la frontière, lorsqu'on s'est rendu maître de leur cours par de bonnes têtes de pont faisant face des
deux côtés. La défense d'UIm, en 1800, par le général Kray contre Moreau, en a prouvé la bonté. Pendant un mois de manœuvres habiles et d'engagements sérieux, Moreau chercha en vain à débusquer son adversaire de la forte position qu^il occupait, d'où il pouvait ^ volonté accepter ou refuser le combat; il n'y parvint qu'en prenant le parti audacieux de passer le Danube au-dessous, pour couper la ligne d'opération de Kray et le séparer de ses magasins, au risque d'exposer sa propre ligne. C'est dans les combats qui furent livrés dans cette occasion que périt le fameux La Tour d'Auvergne, premier grenadier ide France.
175. Les lunettes extérieures doivent conteoir deux cents hommes environ, avoir leurs gorges défendues par une bonne palanque, et être pourvues intérieurement d'un petit réduit ou blokbaus en charpente» Ces lunettes, d'un relief bien prononcé, fraisées et palissadées, pourront être plus espacées que celles de la ligne à intervalles ordinaire, parce qu'étant plus solides, eUes opt moins besoin d'une protection immédiate ; on mettra 300 ^ 400 mètres de distance entre deux saillants : on peut même les écarter encore davantage, si l'on dispose des batteries dans les intervalles pour les flanquer. Il faut que les lunettes offrent ainsi le caractère de la fortification mixte, afin que l'ennemi ne puisse pas s'en emparer d'un coup de main, et soit forcé ^ déployer l'appareil d'un si^e; sans cette condition, l'armée, qui se serait écoulée par les intervalles pour se dérober ^ la supériorité de l'ennemi, aurait dû passer outre pour aller occuper l'autre rive, et abandonner, en conséquence, k de faibles garnisons la défense des ouvrages extérieurs. Ces garnisons, trop feibles pour résister longtemps, devront bientôt songer à la retraite, si tou-
lefois elle leur est encore possible : les débouchés ne seront donc plus couverts, et tous les avantages des tètes de pont disparaîtront ainsi à la première apparition de l'ennemi, n est donc absolument nécessaire de donner aux ouvrages extérieurs toute la force dont ils sont susceptibles. Il faut qu'un corps d'armée puisse camper sous leur protection, pour arrêter la poursuite de troupes très-supérieures.
176. Quand la tête de pont n'est pas bien conditionnée, la retraite des corps qui la défendent devient difficile : voici comment elle doit s'opérer. Le corps d'armée qui abandonne le terrain à Fennemi se partage, à l'approcbe du défilé, en autant de colonnes qu'il y a d'intervalles dans les retranchements; chacune de ces colonnes prend sa direction vers l'un des intervalles, et y pénètre pour se déployer entre les hinettes par le face m arrière en bataille ; celles de ces colonnes qui ne trouveront pas de place pour le déploiement, soit en première, soit en seconde ligne, passeront immédiatement sur l'autre rive. Quand la queue des colonnes arrive, l'emiemi ne tarde pas k paraître; les lunettes' entrent en jeu jusqu'à ce que les déploiements soient achevés ; quand ils le sont, les garnisons évacuent les ouvrages avancés, s'écoulent par les intervalles des divisions, et l'infanterie déployée se trouve seule devant l'ennemi; l'artillerie, moma quelques pièces, et la cavalerie, à l'exception de quelques escadrons, ont déjà passé les ponts. L'infanterie commence la retraite en échiquier, et la première ligne s'approche ainsi de la seconde, qui ne tarde pas à la remplacer. Cette première ligne, devenue seconde, commence à défiler en arrière par la droite et par la gauche, pendant que la seconde, devenue première, protège du mieux qu'elle peut ce mouvement dangereux :
eofiD celle-ci » qui s'est aussi rapprochée des ponts par la retraite en échiquier, opère le passage du défilé en arrière par les deux ailes et par le centre.
Dès que le réduit central se trouve démasqué par eé mouvement, son feu commence et protège la retraite. Quand il ne reste plus que des ennemis sur le champ de bataille, la garnison du réduit se retire ; le vainqueur entre en tumulte dans l'ouvrage abandonné ; il court aux poots pour s'en rendre maître; mais il est arrêté par les dernières palanques et par une ou deux compagnies de grenadiers qui se sont dévoués pour faire barrière jusqu'à ce que les ponts soient rompus. Quand leur tâche est remplie, ces braves se rendent à l'ennemi» comme ils en ont reçu l'ordre , ou se sauvent k la nage et dans les nacelles qu'on aura pu leur procurer.
177. Le réduit de la tête de pont ou l'ouvrage central est une partie importante qui ne doit point être n^ligée» puisqu'il couvre immédiatement le passage» et qu'il assure la retraite des derniers défenseurs des ouvrages avancés. Le réduit doit donc, aussi bien que les lunettes^ être construit de manière à offrir la plus grande difficulté pour Tattaque : ce sera ordinairement un double ou trijde front bastionné, dont les deux ailes seront défendues par des batteries construites en arrière sur la rive opposée. Les passages seront réservés sur ces ailes; ils devront avoir une vingtaine de mètres en largeur, et être masqués intérieurement par des traverses.
Les réduits seront eux-mêmes pourvus d'autres réduits en charpente, construits immédiatement devant chacun des ponts, et dont nous avons vu plus haut l'utilité.
On doit avoir soin encore, en construisant une tête de pont, de disposer une ou deux batteries, à l'effet de rom-
pre les ponts quand l'ennemi aura forcé inopinément l'ouvrage central, eC n'aura pas donné le temps de les brûler ou de les couper à la hache.
La figure 44^ représente l'ouvrage central ou le réduit d'une grande tête de pont, où toutes les circonstances que nous venons de développer se trouvent réunies.
i78. n arrivera quelquefois qu'on n'aura qu'un seul pont k couvrir, alors l'ouvrage central pourra avoir beau« coup moins d'étendue que le précédent, et n'être composé que d'un seul front bastionné avec de longues branches sur les côtés, ou bien ne présenter qu'un.grand bonnet de prêtre, une grande lunette défendue par la rive opposée (fig. 45®). Ces deux dernières dispositions se font fréquemment dans la petite guerre ; c'est ce qui m'engage à en présenter les figures sous le même numéro, en indiquant la forme générale, sans entrer dans aucun détail relativement aux dimensions, paroe que ces dimensions n'ont rien de fixe.
179. Voici l'exemple d'une tête de pont trop conforme aux règles prescrites ci-dessus pour ne pas le rapporter textuellement. « En 1812, les Russes construisirent à c Drissa , sur la Duna, une grande tête de pont ou camp c retranché. Il était situé sur la rive gauche de la Duna, c dans le coude que forme ce fleuve entre Drissa et Bred- < ziowo. Le développement de cet arc avait 3900 toises c( sur une corde de 2600. Le front du camp était défendu c par dix redoutes disposées en ligne convexe de 3200 toi- « ses de développement, qui, par les deux ailes, s'appuyait « au fleuve. Dans les intervalles des redoutes on avait c( établi des batteries ouvertes. Chaque redoute était couce verte par des retranchements rasants de 100 toises de
€ longueur, el construits k 60 toises de son front (c'étaient a sans doute des tranchées pour les tirailleurs). Devant la « gauche de la ligne il y avait un bois marécageux dont « l'ennemi aurait pu profiter ; on en fit abattre une partie, (c et l'on se servit des arbres coupés pour établir k 190 toi-
< ses en avant des redoutes 6, 7, 8 et 9, un abatis de € plus de 1000 toises de long sur 60 de large. Afin « d augmenter encore la défense de cette partie, Ton con- « struisît dans l'intervalle des redoutes 7 et 8 (qui pro- <c bablement étaient trop écartées) un grand ouvrage en « forme de bastion, d'environ 140 toises de gorge, qui
< communiquait avec les redoutes par une espèce de cource tine de 74 toises de long. Derrière le centre du bastion, c et a une distance d'environ 100 toises, on avait élevé oc une nouvelle redoute. Cinq autres redoutes formaient la a seconde ligne, éloignée d'environ 260 toises du front de € la première. Enfin, une dernière redoute s'élevait k « 400 toises en arrière de la deuxième ligne.
c< Le grand ouvrage el presque toutes les redoutes c étaient palissades dans leurs fossés et environnés d'un ce triple rang de trous de loup.
c La communication avec la rive droite était assurée « par quatre ponts; les deux du milieu étaient couverts € par un grand bonnet de prêtre. Les ponts de droite et de € gauche, éloignés de ceux du milieu de 700 et de « 1000 toises, avaient aussi pour leur défense des bonnets c< de prêtre, mais d'un dévoloppement moins considéra- « ble. » ( Boutourltn-)
180. Un fortin, construit dans le voisinage d'un pont, remplacera quelquefois la tête de pont. Il aura même l'avantage de faciliter davantage la retraite de l'armée. Mais sa garnison est sacrifiée si Touvrage n'est pas dans les meiU
leures conditioDS. II faut donc, ou que le fort soit en maçoDoerie et capable de soutenir un siège, ou tout au moins h grands profils, fraisé, palissade, couvert de trous de loup, d'abatis, etc. Cette disposition est recommandée par Napoléon, du moins en tant que le fort est assez grand pour être envisagé comme une place de guerre. Avec celte condition, et lorsqu'il reste 800 k 1000 mètres d'espace entre la place et les ponts, Parmée battue peut se rallier sous la protection de la place et passer les ponts sans trop de désordre et sans être poursuivie ni canonnée par l'ennemi.
Le duc de Rohan, en 1635, construisit quelque chose de semblable dans l'angle formé par la Landquart et le Rhin, à l'entrée des Grisons. Le fort qu'il construisit, et qu'il appela Fort de France, était bastionné k quatre fronts de 250 mètres chacun, et pourvus de demi-lunes.
La distance du fort k chacun des ponts du Rhin et de la Landquart était d'environ 500 mètres, en sorte qu'il les couvrait également. Les vestiges du Fort de France existent encore.
Observation des rives.
181. Les têtes de pont sont aussi favorables à l'attaque qu'à la défense ; ainsi , quelle que soit Tattitude d'une armée, tous les ponts dont elle sera maîtresse devront être couverts par des retranchements ; mais il faudra, de plus, dans le cas de la défensive, observer les gués> et se mettre en état de disputer le passage du fleuve sur tous les points où la forme de son cours peut favoriser ce passage.
En face des gués que l'ennemi menacera de traverser en forces, l'ingénieur construira des ouvrages concaves d'un grand développement, en forme de tranchée ou para-
pet sans fossé, garnis de quelques batteries, afin que l'ennemi, après avoir passé le gué et être parvenu à se rassembler sur la rive, se trouve exposé aux feux convergents de la tranchée et des batteries. Entre la tranchée et la rivière il y aura des espaces libres pour permettre à la cavalerie de charger les premiers rassemblements de l'ennemi.
182. Nous sen^blons nous éloigner ici de nos précep* tes, en indiquant la forme concave pour celle qui convient particulièrement aux tranchées construites devant des gués d'une grande importance ; mais c'est que, dans ce cas, on attaque l'ennemi lorsqu'il cherche à se former, plutôt qu'on ne pense k se mettre en état de résister k ses irruptions; on a alors des forces supérieures ; on est véritablement sur l'offensive. Il convient donc d'envelopper l'attaquant, et de l'écraser par des feux croisés.
Souvent une redoute, une lunette ou une simple batterie suffiront pour observer des gués de moindre importance que ceux que nous avons supposés plus haut.
183. Les saillants de la rivière et du fleuve corresponddant k des rentrants de la rive ennemie , sont les endroits où l'établissement des ponts est le plus favorable k l'attaquant, n^ 173. Il faudra donc construire sur ces saillants, s'ils sont menacés, quelques ouvrages dont le choix dépendra de la forme du terrain , de l'espace compris dans le coude de la rivière, de la largeur de cette rivière, et des hauteurs qui peuvent se trouver k la portée du canon^
Une bonne redoute sera le plus souvent l'ouvrage qui s'opposera aux tentatives que l'ennemi pourrait faire pour établir ses ponts. Une lunette ne serait pas convenable, parce que les premières troupes débarquées pourraient l'enlever par la gorge.
184. Quelquefois, pour occuper tout l'espace, il faudra un on plusieurs fronts bastionnés en avant de chacun desquels on jettera une lunette pour mieux découvrir les rives.
Afin que ces lunettes aient le plus de saillie possible, voici leur tracé. Après avoir construit le front bastionné, fig. 46% on joindra par une droite les milieux À et B des faces, et sur cette droite, comme base, on construira un triangle équilatéral ABC, dont le sommet G donnera le saillant de la lunette, et dont les côtés GB et GA indiqueront la direction des faces, que Ton pourra faire égales en longueur k celles du front bastionné, et qui comprendront entre elles Tangle de 60^.
Les fossés des faces de la lunette se termineront vers les flancs par une pente douce en forme de glacis, dirigé k la crête du parapet du bastion en arrière, afin que ce bastion puisse les voir et les défendre.
185. Les cours d*eau qui séparent les armées ne sont pas toujours des fleuves ou de grandes rivières; ce ne sont très- souvent que de simples ruisseaux ou de petites rivières torrentueuses, dont la largeur est assez faible pour que des ouvrages établis sur une rive puissent empêcher les approches de la rive opposée.
Un semblable cours d'eau doit être observé sur toute rétendue qu'occupe la position ; il faut alors établir en arrière une ligne composée d'ouvrages détachés, placés le plus avantageusement, suivant les localités , se flanquant mutuellement, et croisant leurs feux sur les parties les plus guéables de la rivière ou du ruisseau, qui formera, dans ce cas, un avant-fossé couvrant la ligne.
186. Lorsqu'à cause des hauteurs dominantes on est obligé de s'éloigner de la rivière hors de la portée du mous-
quet, il faut chercher à rendre impraticable la partie qui vous eo sépare, en y creusant des criqueê ou petits fossés disposés en quinconce ; ou encore, si la chose est possible, un grand fossé parallèle à la rivière, que Ton remplira d'eau par des canaux de dérivation. On aura alors un avantfossé qu'on défendra comme on aurait fait la rivière, si l'on avait pu s'en approcher davantage.
Ceci fait voir que nous ne regardons point comme suffisante une défense d'artillerie, et que, pour empêcher un passage de rivière, nous donnons la préférence aux feux de mousqueterie ; ce qui n'empêche pas de les soutenir par ceux de l'artillerie, qui deviennent alors très-efficaces.
SECTION SECONDE
Des Inondations et des Digues.
187. On ne trouve pas toujours, quand on est sur la défensive, des rivières pour se couvrir ; il faut alors savoir tirer parti des moindres ruisseaux que le pays peut offrir, en retenant leurs eaux par des digues placées de distance en distance, pour former des espèces d'étangs dont la profondeur augmente à mesure qu'on s'approche de la digue.
L'expérience a fait voir qu'une bonne digue ne devait pas avoir plus de trois mètres de hauteur : ainsi, d'une digue k l'autre, lorsqu'on en met plusieurs successives, la différence de niveau ne doit être que de 1™,50, pour qu'à l'endroit le moins profond l'inondation, entre deux digues, ne soit point guéable. Donc, après avoir fixé l'emplacement de la première digue, on trouvera celui des autres en faisant un nivellement ou en s'en rapportant à ce que peuvent savoir les meuniers de l'endroit, relativement aux
pentes des eaux. On fixera l'axe horizontal de la seconde digue à l^^SO au-dessous de celui de la première; Taxe de la troisième, d'une même quantité au-dessous de celui de la seconde, et ainsi des autres : en sorte que l'espacement des digues dépendra de Tinclinaison du terrain. Il suit de 1^ que ce genre de défense ne convient point aux pays de montagnes, parce que les pentes y sont trop considérables; et non-seulement il est inapplicable en pays de montagnes, mais encore dans les vallons, où le ruisseau n'a pas d'encaissement, et où ses berges, très-peu prononcées, sont trop écartées l'une de l'autre ; parce que, dans ce cas, les digues qu'il faudrait construire, ayant une étendue considérable; seraient pénibles à construire et difficiles à défendre.
Nous ne pouvons point fixer la limite de la longueur des digues, parce que leur construction dépend des moyens qu'on a à sa disposition. Dans certains cas, une digue de 100 mètres paraîtrait un ouvrage gigantesque; dans d'autres cas, la construction d'une pareille digue ne serait qu'une chose très-ordinaire.
188. Le profil des digues, ainsi que leurs déversoirs pour l'écoulement du superflu dés eaux, ne dépendant pas de leur longueur, nous allons entrer dans quelques détails à cet égard.
Et d'abord, si la digue ne peut pas être battue par l'artillerie, il suffira de lui donner au sommet l'^jSO de lar-geur, dans l'hypothèse où elle serait construite en terre, comme cela a presque toujours lieu. Les terres peuvent se prendre en aval; cela donne, en cet endroit, une plus grande profondeur d'eau, ce qui ne peut être qu'un bien ; et si ces terres n'étaient point assez liantes et laissaient filtrer les eaux, il ne faudrait point hésiter à les aller cher-
cher au loin dans la campagne ; cela augmente la durée du travail, mais cela est nécessaire pour la bonté de l'ouvrage. Le meilleur moyen d'empêcher les filtrations est de construire l'intérieur de la digue en terre glaise bien corroyée.
Quand la digue doit résister k du canon, son sommet est à l'épreuve, ou d environ 3 mètres d'épaisseur.
Les talus de la digue peuvent être tous deux à terre coulante; mais, pour plus de perfection, il faut faire celui d'amont plus doux que celui d'aval , en lui donnant pour base le double de sa hauteur « afin d'éluder le choc des eaux , et pour que leur pression soit moins considérable.
189. Si, après avoir construit la digue en terre, selon le profil que nous venons d'indiquer, on permettait aux eaux de s'élever au-dessus , pour prendre leur écoulement sur toute sa longueur , elle ne tarderait pas être entièrement détruite , pour peu que ces eaux eussent de vitesse.
Pour éviter cet accident, on ménage une partie de 0°',20 à O^'.SO plus basse que le reste de la digue, et d'une largeur suffisante pour donner passage k toutes les eaux du ruisseau. Cette partie formant creux sur le dos de la digue , construite plus solidement que le reste , s'appelle un Déversoir.
Ce déversoir se construit en fascinage (fig. 47®), c'est-àdire qu'après avoir élevé la digue en cet endroit jusqu'à une certaine hauteur, on commence un double revêtement de fascines bien piquetées: revêtement qui nonseulement doit recouvrir le déversoir et le talus d'aval, mais encore s'étendre au-dessous en forme de radier, pour que la chute des eaux qui s'écoulent par le déversoir n'occasionne pas d'affouillements au pied de la digue. L'épaisseur de ce radier est prise dans le terrain, et on lui
donne un peu plus de largeur qu'au déversoir , par le moyen de quelques fascines placées le long de ses côlés; et cela , pour mieux remplir le but qu'on se propose en le construisant. Pour plus de solidité, on pourra construire, sur le revêtement de fascines qui compose le radier, des clayonnages autour des têtes des piquets qu'on aura lais* ses déborder à dessein. Ces piquets devront avoir au moins 1"',50 de longueur. Le clayonnage pourrait se faire également sur les revêtements du déversoir ; mais si l'on trouve que ce travail soit trop long, on se contentera de maintenir les extrémités des fascines , par d'autres posées en travers et fortement piquetées dans les premières.
Les joues du déversoir, ou les parties latérales de son ouverture , sont également revêtues en fascines , qui recroisent celles du fond du déversoir, sont piquetées sur celles-ci , et servent à les maintenir.
190. Pour construire la digue, on commencera par établir ses deux extrémités, en la laissant ouverte vers son milieu , pour donner un libre passage aux eaux pendant qu'on travaillera au déversoir placé k droite ou à gauche du ruisseau. Le déversoir achevé, on bouchera le trou qu'on avait laissé au milieu , et Ton achèvera la digue, en ayant grand soin de bien lier les nouvelles terres avec les anciennes.
191. Quand il est question de couvrir d'une inondation des ouvrages de fortiBcation mixte, il peut arriver qu'on veuille se procurer la faculté de pouvoir tendre et détendre l'inondation à volonté. On y parvient par le moyen des écluses^ qui remplacent alors le déversoir. Ces écluses, construites en charpente, se font à vannes ou à. poutrelles.
Les vannes sont de petites portes à coulisses qu'on soulève verticalement par le moyen d'un levier on d'un cric quand on veut donner passage aux eaux.
Les poutrelles sont des pièces de bois bien dressées, s'assemblant à languette les unes dans les autres, et dont les extrémités glissent également dans les coulisses. Par le moyen de ces poutrelles , qu'on peut placer dans les coulisses une à une , on tient l'inondation à la hauteur qu'on juge convenable.
192. Qu'on se serve de la vanne ou des poutrelles, les revêtements des parties latérales de l'ouverture de la digue doivent être en charpente, ainsi que le radier; ces revêtements seuls sont d'une solidité suffisante pour de semblables ouvrages. La fig. 48® donne l'élévation d'une écluse à vannes mise en jeu par deux leviers.
La hauteur du déversoir à écluse dépend de celle à laquelle on veut porter les eaux; elle ne doit pas dépasser 3 mètres, comme nous l'avons déjà dit. Quant à sa largeur, elle dépend de la quantité d'eau qui doit s'écouler par le déversoir.
Les pièces de bois mises en travers du déversoir pour la manœuvre des leviers pourront servir à établir un petit pont quand on voudra faire de la digue un passage habituel. Au moment du danger ces poutres seront enlevées, et la communication, se trouvant interrompue, n'offirira plus à l'ennemi de moyen de surprise , pourvu toutefois que la digue soit gardée.
193. Une inondation ne peut pas se tendre en un instant ; il faut à l'eau plus ou moins de temps pour s'élever
* à son niveau , suivant sa vitesse et la capacité qu'elle doit remplir. L'ingénieur doit donc s'assurer de ces deux
éléments de calcul , pour n'être pas pris au dépourvu ; et commencer à temps, pour que Tennemi, en arrivant, ne trouve plus le passage guéable.
Or, pour calculer le produit d'un ruisseau qui coule d'une manière uniforme, il faut multiplier la vitesse moyenne du courant par le profil transversal , c'est-à-dire par la section de l'eau au passage de l'écluse. On fait de même pour évaluer le produit d'une rivière ou d'un fleuve : c^est toujours en multipliant la surface du profil transversal par la vitesse moyenne.
M. de Prouy a trouvé que si l'on représente par U la vitesse de l'eau h la surface , et par Y sa vitesse moyenne, on a très -sensiblement :
Si donc S est la surface de la section du cours d'eau, T le temps cherché, et G la capacité de l'inondation, on aura : VTS = C.
D'où l'on tire T = ;^.
Les vitesses sont ordinairement données k la seconde : ainsi T indique des secondes ; mais si elles sont exprimées à la minute, T indiquera aussi des minutes. Les quantités C, S et V doivent être mesurées avec la même unité cubique, carrée et linéaire : le mètre est la plus commode.
Pour avoir des heures, il faudra diviser la valeur de T par 3600, lorsque les vitesses sont prises à la seconde, et seulement par 60 lorsqu'elles le sont à la minute.
194. Les digues serviraient de ponts à l'ennemi si Ton n'avait soin d'en couvrir la tête par un ouvrage, ou d'en défendre les approches et le passage par quelques batteries à feux croisés ou d'enfilade.
Ordinairement l'ouvrage en tête d'une digue est une lu-
nette dont les faces sont défendues par des batteries construites en arrière sur l'autre rive.
Il pourrait arriver qu'il fiiit impossible de placer l'ouvrage immédiatement à la tête de la digue ; on le construira alors au plus près, et l'on disposera le tracé de manière que les feui soient efficaces k la tète de la digue.
La lunette, avons-nous dit, doit être défendue par des batteries en arrière ; il serait cependant possible que l'inondation fût assez large pour que ces batteries n'eussent plus un effet assuré ; il faudrait alors les rapprocher et les construire sur des terrasses au milieu de l'inondation, terrasses avec lesquelles on communiquerait par le moyen de jetées en terre de 3 mètres de largeur. Ce travail est certainement très-considérable ; mais aussi il est bien rare qu'une inondation ait plus de 400 à 500 mètres de largeur; et c'est seulement alors que ces terrasses sont nécessaires.