CHAPITRE NEUVIÈME
Des postes militatren.
214. On donne le nom de postes militaires aux villages, hameaux, châteaux, cassines, etc., occupés par des soldats et mis en état de défense.
On sait quel parti Ton peut tirer un jour de bataille d'un village retranché, et combien sa prise doit coûter de monde k l'ennemi, s'il est bien défendu. C'est k la faveur du village de Castel-Cériolo, que les Français, dans les plaines de Marengo, purent résister k l'armée autrichienne, et attendre leur réserve, avec le secours de laquelle ils remportèrent une si éclatante victoire. On a vu souvent une poignée de braves se retirer dans une maison, et s'y défendre pendant longtemps avec avantage contre des forces très-considérables. Le général autrichien Provèra, après la bataille de Montenotte, se réfugie sur le sommet du Cosséria, où il se retranche dans les ruines d'un vieux château. C'est en vain que Tartillerie le foudroie, et que les attaques se succèdent : une armée victorieuse et pleine d'enthousiasme n'en peut venir k bout ; il faut que la faim et l'épuisement des munitions se réunissent aux efforts des ennemis, pour engager le général a capituler. Plus heureux que lui, le général Guieux, k l'attaque de Salo,
coupé par les ennemis, parvint a se jeter dans un grand bâtiment, où il se défendit pendant deux jours contre les attaques de l'armée autrichienne» au bout desquels il fut enfin délivré.
Tout officier d'état-major et tout officier d'infanterie devrait donc être assez instruit en fortification, pour mettre promptement une cassine, un hameau et même un village, en état de défense.
215. Tantôt le poste militaire fera partie d'une ligne étendue et protégée en arrière par les corps même qu'elle doit couvrir, tantôt, isolé et sans protection immédiate, il devra se suffire à lui-même. Dans le premier cas, le poste sera sans défense à la gorge ; dans le second, il devra faire face partout, et présenter l'image d'une petite place de guerre. Ainsi, le poste aura ses magasins de vivres et de munitions, si toutefois il doit avoir quelque durée ; et dans tous les cas, il sera pourvu de logements et d'un réduit intérieur, Tâme de toute bonne défense.
Lies logements se trouvent sans peine dans tous les villages qu'on veut occuper militairement; mais il n'en est pas de même pour le bâtiment qui doit servir de réduit ; tous les villages ne l'offirent pas : ainsi, tous les villages ne sont pas également favorables à la défense ; et non-seulement ceux qui n'offirent pas de bons réduits, mais encore ceux qui sont commandés par des hauteurs voisines, ceux dont les maisons sont trop écartées et laissent de trop nombreuses et trop grandes issues, ne sont pas avantageux k occuper. Un village dont les maisons sont de bois, ne peut servir qu'à des tirailleurs ; il serait inutile de vouloir y faire résistance, le feu le rendrait bientôt inhabitable : il n'y a que les villages construits en pierres, dont les maisons se groupent, et dont les jardins sont entourés de
haies vives ou de murailles, qu on doive choisir poar les forti6er et les mettre en état de défense.
216. Quand un oificier est chargé d'occuper militairement un village, ses premières opérations doivent être de barricader les avenues principales , en ne conservant que de petites issues dérobées , faciles k défendre , el par lesquelles on sortira pour faire les rondes et pour aller poser les vedettes. Il placera ensuite les gardes et les avantpostes, qui doivent veiller à la sûreté des travailleurs et prévenir les surprises ; il fera dégrader les chemins par où l'ennemi peut arriver, démolir ou brûler les maisons détachées qui pourraient servir de couvert li l'ennemi, et abattre tous les Srbres qui gêneraient la défense. Il établira son canon, s'il en a, sur les avenues les plus favorables à l'en* nemi ; enfin, il mettra en réquisition tous les outils qu'il pourra trouver, et qui lui sont indispensables pour l'établissement de ses différents ouvrages.
Pendant que les soldats et les pajfsans qu'on a mis en réquisition s'occupent de ces premiers travaux, l'officier fait une reconnaissance détaillée de tous les environs, arrête le dispositif général des ouvrages qu'il se propose de construire, et en fait un croquis pour se guider. Il se hâte de mettre son petit projet à exécution ; il ne doit prendre ni repos ni nourriture, qu'il n'ait vu son affaire bien acheminée ; cinq minutes de délai pourraient être la cause de sa perte et de celle de la troupe qui lui est confiée.
217. Après cela, l'officier cherche dans le village l'emplacement du réduit défensif qui doit arrêter Tennemi, quand celui-ci aura forcé les retranchements ; il ne faut pas que pour un premier succès il soit maître de tout le poste, et qu'on pe puisse plus le combattre avec quelque
avantage. Ce réduit sera presque toujours Téglise avec son cimetière, ou la plus forte maison du village, quand elle se trouvera isolée et placée de manière à découvrir toutes les rues. On peut rencontrer d'anciens couvenls, de vieux châteaux, qui sont excellents pour cet usage; ils ont quelquefois des murailles assez épaisses pour résister au canon de bataille, et toutes disposées par leurs flanquements pour une bonne défense. Autant que possible, on fera en sorte que le réduit présente lui-même une première enceinte extérieure et un point de sûreté; c'est la seule manière de rendre ce petit poste capable de quelque résistance. Il faut établir des communications aisées entre le réduit et les ouvrages extérieurs. De même, si aux environs du village il y a quelque site avantageux pour l'établissement d'une redoute, il faudra, après l'y avoir construite, assurer sa communication avec le village, soit par une tranchée ou caponnière, soit par une double file de palissades ; toujours est^l que cet ouvrage ne doit pas être trop éloigné, pour que la protection qu'il reçoit du viUiage ne soit pas sans efficacité.
Souvent le village n'offre aucun bâtiment qui puisse servir de réduit; on est alors obligé de construire ce réduit de toutes pièces k l'extérieur, dans la position la plus avantageuse, en le liant au village, comme nous venons de dire, et en lui donnant une solidité suffisante, pour qu'on puisse raisonnablement espérer qu'il tienne encore quand le village sera tombé au pouvoir de l'ennemi.
218. Dans le dispositif autour du village, on doit profiter des haies et des murailles dont la direction est avantageuse à la défense, et faire pays net de toutes les autres. Au dehors de l'enceinte conservée , on comble les fossés parallèles aux défenses, on renverse toutes les murailles et
les baies derrière lesquelles l'ennemi peut se cacher, et on laisse sur pied celles qui gênent ses mouvements latéraux, et qui arrivant au village, sont vues dans toute leur longueur. Dans Tintérieur, au contraire, il faut abattre celles qui ont cette direction , afin de se ménager une libre circulation tout k Tentour ; et, dans la même intention, on jettera de petits ponts sur les fossés et les ruisseaux, on percera les maisons, etc.
Les haies et les murailles conservées serviront de courtines entre les retranchements principaux; quelquefois aussi elles formeront k elles seules toute la défense, et alors on aura grand soin de conserver autant que possible celles qui se flanquent mutuellement.
Si un ruisseau coule au travers du village, on en profite pour tendre une inondation, en le barrant à Tentrée ; et si ce même ruisseau coule parallèlement et k peu de distance, on fait encore un barrage que Ton protège par un petit retranchement. On se procure ainsi k peu de frais l'avantage d'avoir une partie de l'enceinte hors d'insulte, et de pouvoir, en conséquence, porter ailleurs plus de forces et de moyens,
219. On défend une partie de l'enceinte avec les arbres qu'on a coupés, en en faisant un abcUis retranchement^ lequel difl%re de l'abatis obstacle décrit au n"" 100, en ce qu'il n'est pas enterré, et qu'on s'en sert pour la défense comme d'une forte haie. On peut le crasolider intérieurement par un petit bourrelet de terre, ou par des troncs d'arbres saperposés et couchés horizontalement pour faire parapet. L'abatis retranchement est ce qu'il y a de plus simple et de plus expéditif k faire, pour se mettre en état de défense dans les pays boisés. Les sapins sont les arbres les moins propres k cet usage, parce que leurs branches pendent
vers le tronc et ne peuvent présenter leurs pointes à l'ennemi. Il sera peut-être plus expédient de les poser en travers comme des chevaux de frise, que de pointe, comme il est prescrit. Mais les troncs de sapin dépouillés de leurs branches et superposés, feront un bon parapet intérieur. On doit donner à Tabatis autant de largeur que possible, en le composant de plusieurs rangées d'arbres s'enchevétrant les uns dans les autres. La largeur d'un abatis dépend, au reste, de la quantité d'arbres dont on peut disposer ; plus il est large , meilleur il est. Cependant il est encore bon, lors même qu'on ne peut le faire que d'une seule rangée d'arbres ou de fortes branches tournant leurs pointes en dehors , et appuyées intérieurement d'un petit parapet en gazons, ou d'une levée de terre k l'épreuve de la balle.
220. Pour dernière disposition on pratique des créneaux à tous les étages des maisons qui ont vue sur les points d'attaque, et qui, par les saillants et les rentrant» qu'elles forment presque toujours, fournissent d'excellents moyens de défense. Si les murs sont trop épais ou trop
, solides pour être percés de créneaux, on se servira des fenêtres pour la défense. A cet effet on les bastingtiera avec des matelas, des coussins, des couvertures roulées, etc., de manière à ne laisser que de petites ouvertures par lesquelles on puisse tirer. Des pièces de bois, de forts plateaux, mis en travers de la fenêtre et serrés contre ses côtés, rempliront le même objet.
221. Si les maisons sont couvertes de chaume, on abattra les toits, parce qu'en y mettant le feu l'ennemi chasserait aisément les défenseurs ; et quoique ce moyen ne réussisse pas toujours, il est certain que, lorsque tout
est en feu, Tassiégé est bien près de perdre la tête et d'aban*' donner le poste. Ces maisons découvertes donnent la facilité d'établir sur le dernier plancher une espèce de parapet avec des planches, des portes, des futailles, etc. Les bons tireurs se placeront derrière ces parapets, sur ces platesformes élevées, et de là porteront aux attaquants des coups très-dangereux,
222. Voici ce qu'il ^ a à faire pour tirer parti des haies et des murailles sous le point de vue de la défense. Si la haie a plus de 2°" de hauteur , on commence par casser les branches à cette élévation , pour les replier et accroître l'épaisseur du feuillage (fig. 49®). On creuse un fossé en avant , sans trop s'astreindre à donner à ce fossé une forme régulière ; les terres qui en proviennent sont plaquées derrière la haie qui les soutient , de manière à former une espèce de parapet de 0"',40 à 0"*,50 d'éjmisseur en haut. Avec ces mêmes terres on fait une banquette pour pouvoir tirer par-dessus le parapet. Quelquefois le temps ne permettra pas de faire ce transport de terres ; alors on creusera en arrière une espèce de tranchée, et avec les terres qui en proviendront ou fera le parapet.
P'autres fois encore la haie sera plantée sur un terrain d'une pente rapide ; alors, comme dans le cas précédent, on prendra les terres en arrière.
Enfin, la haie peut n'avoir pas deux mètres de haut. Dans ce cas , on fait un fossé eu avant dont les terres servent à construire le parapet; et en arrière on creuse une tranchée afin d'être a couvert derrière le parapet. Les terres de cette tranchée , dont la profondeur dépend de la hauteur de la haie, sont employées à donner une surépaisseur au parapet et à former la banquette.
]Vous avons quelquefois fait avec avantage une simple
tranchée de 0",65 de profondeur et 1",00 de largeur en haut, dont les terres plaquées contre la haie donnaient un parapet de O'^^GS de hauteur, derrière lequel on pouvait trouver un abri en se baissant , et par-dessus lequel on pouvait faire feu. Cette tranchée, qui se construisait très* rapidement, était destinée à favoriser le feu des tirailleurs. En cas pareil, il faut laisser aux branches toute leur longueur, afin de pouvoir se cacher derrière et arrêter l'ennemi qui voudrait franchir la tranchée.
La fig. 49® représente ces cinq dispositions.
Une forte haie ainsi préparée est un excellent moyen de défense. Une haie peu fournie est un bien faible obstacle ; on ne doit pas compter dessus.
223. Un mur de 1",30 de hauteur, sans aucune préparation, pourra servir de parapet; mais quand il aura 2 mètres et davantage, il faudra le percer de créneaux. Ces créneaux, quand ils peuvent être faits d'une manière régulière, comme dans les murs en pisé , sont des ouvertures plus longues que larges, de forme trapézoïdale, c'est-àdire ayant au dehors beaucoup moins d'ouverture qu'au dedans pour procurer l'avantage au défenseur de voir sans être vu et de tirer dans différentes directions. On leur donne à l'extérieur 0°*,06 à 0°',10 d'ouverture, et intérieurement 0™,40 à 0°*,50 , et on les perce de mètre en mètre.
Le plus souvent ces créneaux ne sont que des trous sans forme, pratiqués dans le mur avec des pics et des pinces; le temps ne permet presque jamais d'y faire plus de façon. On les fait le plus petits qu'on peut.
Pour que l'ennemi ne puisse pas emboucher les créneaux , on pratique au dehors un petit fossé de 0"',80 à 1 mètre de profiondeur (fig. 50«). La terre qui en provient
est relevée contre le mur. Les talas de ce petit fossé peuvent être tenus très-roldes, à cause de leur peu de hauteur. Si le mur est trop bas pour y pratiquer des créneaux, et que cependant il ait plus de 1*^,30 de hauteur, on construirai! son pied une banquette dont le niveau sera li ffSO au-dessous de la crête de la muraille. Les terres de cette banquette seront prises en arrière, ce qui formera une espèce de terre-plein plus bas que le reste du terrain , et où Ton sera mieux couvert. Ce mur sera, comme dans Tautre cas, précédé d'un petit fossé dont les terres seront dispersées dans la campagne.
224. n est une autre disposition applicable aux murs élevés et qu'il est bon de connaître : elle consiste k établir & 1"',30 au-dessous de la crête du mur une banquette en planches soutenue par des chevalets , des tonneaux , etc. On monte sur celte banquette par de petites échelles ou par des échafaudages construits avec des bancs, des tables, etc. Dessous la banquette on perce k ras terre des créneaux (fig. 50®), très-dangereux pour Tennemi, et quil ne peut pas emboucher sans se coucher à plat-ventre, position trop gênante pour qu*il songe k la prendre. Pour donner aux défenseurs la facilité de faire feu par ces créneaux, dont l'ouverture extérieure doit être très-petile, on construit en arrière une tranchée d'un mètre de profondeur, et k 0"',60 de la muraille. Dans ce cas il faut bien se garder de mettre un fossé en avant delà muraille, parce que ce fossé servirait de couvert k l'ennemi , et lui donnerait la faculté d'emboucher les créneaux avec autant de facilité que vous le faites vous-mêmes.
La figure 50^ représente ces trois dispositions.