CHAPITRE ONZIÈME
Reeonnaisisaiices militaires.
252. On entend par Reconnaissance militaire la description d'un pays, soit en forme de simple mémoire, soit avec le secours du dessin, en faisant entrer dans celte description tout ce qui peut intéresser une araiée, sous le double point de vue de Tattaque et de la défense.
La reconnaissance militaire est le préalable indispensable de toute opération de guerre. Le général qui agirait sans cela, et ne recevrait d'autres directions que celles que les cartes même les plus détaillées lui peuvent donner, marcherait en aveugle et n'opérerait qu'à tâtons. Aussi voyons-nous tous les grands généraux de l'antiquité et des temps modernes mettre le plus grand prix aux descriptions topograpbiques, et devoir leurs succès à la connaissance intime des localités. Alexandre, sur l'Hydaspe, n'eut peut-être pas vaincu le magnanime Porus, si un habitant du pays ne lui eût fait connaître un passage facile, au moyen duquel il put déjouer toutes les mesures défensives de son redoutable adversaire.
Annibal en Italie, César dans sa guerre des Gaules, nous donnent de fréquents exemples de dispositions habilement concertées, d'après la connaissance des lieux et de l'ordre de bataille de leurs ennemis.
Turenne sur la Renchen^ Luxembourg à Fleurus, savent profiter d'uo pli de terrain pour porter un fort détachement sur les ailes de l'ennemi, et tirer de cette habile manœuvre les plus grands avantages.
Le grand Frédéric, à Rosbaeh, aperçoit Tarmée française qui, par une marche de flanc, cherche à le tourner. Aussitôt il envoie sa cavalerie à la rencontre de Tennemi, en la faisant passer derrière une colline qui dérobait le mouvement. Il ne laisse en évidence qu'une partie de son infanterie; le reste file par le même chemin, et vient se déployer sur la tète des colonnes françaises à l'instant où, chargées par sa cavalerie, elles étaient déjà dans la plus fôcheuse situation. Une grande victoire fut le fruit de l'habileté avec laquelle le roi sut profiter des avantages topographiques de sa position.
Moreau, par une retraite simulée, abandonne les bords de llnn, pour attirer son ennemi dans la forêt de Hohenlinden. Une plaine qu*il avait reconnue dans cette forêt lui permit de déployer une partie de son armée pour attendre les colonnes autrichiennes, qui, attaquées à l'instant où elles débouchaient, ne purent jamais parvenir à se former ; déjà elles se pelotonnaient dans les étroits passages qu'elles remplissaient, lorsqu'une division les prit en queue et acheva leur déroute.
Les guerres modernes m'offriraient une foule d'exemples pour démontrer jusqu'à quel point la connaissance des lieux influe sur le succès des batailles et des entreprises de tout genre ; mais je préfère abréger et n'en rapporter plus qu'un : les jeunes* officiers suisses le sauront apprécier. Les premiers confédérés, avant de livrer la célèbre bataille de Morgarten, allèrent consulter le vieux Reding, dont la sagesse et l'expérience militaire étaient
connues, c Avant lout, dit*il à ses concitoyens', il faut oc chercher h vous rendre maîtres de la campagne, afin d'ô« « ter ^ Tennemi le choix du temps, du lieu et du mode « de l'attaque. Vous obtiendrez cet avantage au moyen c d'une position favorable. Comme vous êtes les moins « nombreux, vous devez faire en sorte que la supériorité ce du nombre ne soit d'aucun secours au duc. Vous savez c que la hauteur de Morgarten forme un rempart naturel, a L'Alte-Matte y forme une plaine étendue^ qui se cona fond avec le mont Sattel. Du haut du Sattel, on peut a décider le succès de plus d'une affaire, passer de l'Alte- « Matte sur le Morgarten, pour épouvanter l'ennemi dans de défilé, le prendre en flanc et le mettre en désordre, c ou fondre sur lui dans la vallée, lorsqu'il sera en dé- «( route ; ou bien contrarier et rompre tous ses mouve- «( ments : tout deviendra facile, parce que l'ennemi vous c< méprise, et parce que Ton fait d'autant mieux la guerre € défensive que l'on connaît mieux le pays. » Telles furent les paroles du vénérable Reding ; il ne put suivre ses frères au combat, mais ses conseils assurèrent la victoire.
253. Les meilleures cartes livrées au commerce sont bien loin d'être assez circonstanciées pour y démêler tous les avantages et les inconvénients de telle ou telle position, la diflBculté plus ou moins grande de tel ou tel passage ; jamais on n'y pourra lire le degré de pente d'une montagne, la profondeur d'un marais, l'épaisseur d'une forêt, la rapidité d'un courant, la nature du sol, etc.; il faut donc que des descriptions écrites suppléent à l'imperfection des descriptions dessinées. Des mémoires doivent toujours accompagner les cartes générales.
1 Histoire de la Suisse, par Maller, tome IV.
Mais ces moyens sont encore insuffisants. Quand le général projetle une opération quelconque, les moindres détails l'intéressent, et il ne les peut trouver dans des mémoires généraux. Une ferme , un bouquet de bois , un fossé, une haie, un sentier dont il n'est fait aucune mention dans le mémoire descriptif qu'il a sous les yeux ^ et bien moins encore dans la carte générale qui Taccompa-» gne, dicteront ses dispositifs ; il est donc pour lui du plus haut intérêt d'avoir dans son état-major des officiers qui puissent en peu de temps, et pour ainsi dire en courant^ crayonner le terrain sur lequel l'armée doit agir, et qui soient capables d'indiquer par des notes concises tontes les ressources ou les difficultés de la petite portion du pays ennemi qu'ils auront parcourue dans tous les sens.
Enfin, lorsqu'on arrive sur le champ de bataille, et que les armées sont en présence, le général doit jeter luimême un regard pénétrant et rapide sur le terrain où la lutte va s'engager. Il fait chasser devant lui les troupes légères de l'ennemi, et il pousse sa reconnaissance, nonseulement pour vérifier les détails qui lui ont été transmis, mais encore pour étudier ceux qui auraient été omis ou imparfaitement indiqués; il donne une attention particulière à ceux qui peuvent avoir quelque influence sur la réussite de ses projets.
Ce qui vient d'être dit du général doit s'entendre d'un chef de corps chargé d'une opération quelconque.
254. Il y a donc trois espèces de reconnaissances. Les premières sont ces descriptions générales d'un pays qui ne peuvent se faire qu'en forme de mémoire et pendant la paix, lorsqu'il est question de régions étrangères ; ou qui font le sujet de dessins topographiques plus ou moins
exacts lorsqu'il s'agit de décrire des pays dont on est maître.
Les secondes sont les reconnaissances plus détaillées et beaucoup moins étendues qui^ presque toujours, se font dans le voisinage de l'ennemi^ et ne comportent que des croquis dessinés rapidement, des notes écrites à la hâte, ou un simple rapport verbal.
Les troisièmes enfin, faites à main armée dans l'intention de pénétrer les dispositions de l'ennemi et de prendre une idée plus nette d'un terrain vaguement connu par les cartes, par les plans locaux, par les mémoires, ou par les rapports des habitants.
Les grandes reconnaissances en pays étrangers ne peuvent être confiées qu'à des oflSciers expérimentés qui s'en vont en voyageurs, sans dissimuler leur caractère et en n'employant que des moyens honorables, parcourir les contrées qu'ils doivent décrire. Les reconnaissance^ détaillées partielles sont ordinairement faites par les jeunes militaires; ils acquièrent ainsi le coup d'œil et l'habitude qui les rendront capables de faire par la suite les travaux de ce genre les plus considérables.
Objet des Reconnaissances.
255. Pour faire la description générale d'un pays, il faut commencer par donner une idée des chaînes de montagnes et des rivières qui le partagent, tracer ses limites et ses subdivisions ; puis revenir dans chaque vallée en particulier, suivre les routes une à une, remonter les rivières jusqu'à leurs sources, et indiquer en passant ce qui se trouve sur la droite et sur la gauche, les villes, les villages, les hameaux, les bois, les étangs et les marais, les rochers»
les fondrières, les ravines; en un mot ne rien négliger pour donner l'idée la plus nette de la constitution physique de ce pays ; on fait autant de chapitres différents que d'objets distincts à décrire. Nous avons à cet égard un excellent modèle dans la reconnaissance de la Forêt -Noire faite par le général Guilleminot, et insérée dans le Mémorial topographique.
256. Mais ce n'est pas assez que de faire connaître la nature et la configuration générale d'un pays, il faut encore joindre au mémoire tous les détails statistiques qui peuvent intéresser le général ou le gouvernement, et qui se lient soit directement, soit indirectement^ aux opérations d'une armée.
Les mémoires descriptifs renfermeront donc les détails les plus circonstanciés sur la force militaire du pays dont il est question, sur la discipline de ses armées, le caractère et les talents de ses généraux ; il y sera fait mention des goûts des habitants, de leur manière de vivre, de leur harmonie ou des germes de division qui peuvent exister parmi eux. Les ressources du pays, sa population, Tétat de son agriculture, son commerce, ses usines, ses routes, ses canaux de navigation attireront particulièrement Tattention du rédacteur; il indi<]|uera la charge ordinaire des voitures et la contenance des bateaux.
Tous les détails relatifs à la population, aux bestiaux et aux productions seront récapitulés dans des tableaux k la fin du mémoire, pour que l'œil les puisse saisir dans leur ensemble.
Il faut de l'adresse pour obtenir des habitants, dans des conversations sans but apparent, les différentes choses qu'il importe de connaître, et beaucoup de mémoire pour
ne les pas oublier ; car il n'est point ici question de prendre des notes; votre carnet donnerait des craintes ou des soupçons, et vous n'obtiendriez alors que des informations mensongères. Si le guide qu'on a pris pour parcourir la contrée aime à causer, on en peut tirer un grand parti.
Un chapitre particulier sera consacré à l'analyse des actions de guerre dont le pays a été le théâtre; on en pourra tirer des règles de conduite et d'utiles renseignements.
Voici, pour exemple, le modèle des tableaux statistiques tels qu'ils avaient été adoptés dans l'armée fédérale en 1831.
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