QUATRIÈME RÈGLE
Que les ouvrages d'un certain développement doivent toujours offrir des saillants et des rentrants bien prononcés^ en moindre nombre possible^ tout en conservant dans leur disposition générale la forme convexe au dehors.]
Remarquons que cette forme convexe, qu'il convient de donner aux ligues, comme aux ouvrages de moindre développement, parait détruire en partie l'effet des ren« trants, parce que la courtine se porte en dehors par la courbure, en sorte qu'il semble y avoir une espèce de contradiction dans l'énoncé de notre quatrième règle. Mais si nous faisons attention qu'entre deux saillants la courtine se trace comme s'ils étaient liés par une ligne droite, nous verrons que l'effet de la courbure ne s'y fait pas sentir.
La meilleure objection à faire contre la forme convexe au dehors, que nous prescrivons pour les lignes aussi bien que pour toute espèce d'ouvrages, c'est qu'elle rend moins efficace, au moment d'une attaque , la protection des ouvrages latéraux, qu'elle ne le serait si la forme générale du tracé était une ligne droite, ou même une courbe concave au dehors. Nous répondrons à l'objection en disant que quand nous parlons d'une forme convexe au dehors, nous n'entendons point seulement une forme courbe, mais aussi une forme polygonale; en sorte que sur chacun des côtés du polygone, nos retranchements jouiront des avantages attachés h la disposition en ligne droite. Et cette disposition, bien loin d'être contraire à nos principes, n'est qu'une application en grand de la quatrième règle que nous venons de poser. Les angles du polygone général forment les saillants du grand ouvrage, et ses côtés en forment les rentrants, ce qui n'empêche pas que, sur chacun de ses côtés, on ne suive la même règle pour le tracé des différents ouvrages qui le composent. Et cette règle, si générale qu'elle s'applique également aux fronts en particulier et k l'ensemble de plusieurs fronts, s'étend aux frontières défendues par des forteresses, et même aux ordres de bataille : il faut toujours des saillants et des rentrants, des parties faibles et des parties fortes, pour porter sur les premières toute son attention, et se reposer pour les autres sm* leur force naturelle. C'est de Yauban que nous tenons ce grand principe, qu'il a mis en application d'une manière si heureuse en perfectionnant les fortifications de Strasbourg. Il en a kii un vaste triangle qui n'offre ainsi que trois points d'attaque, tandis que ses longs côtés jouissent de tous les avantages de la fortification en ligne droite; aux trois angles, et principalement sur le plus aigu, son génie a su multiplier les obstacles, et faire ainsi,
avec ane grande économie de moyens, une forteresse capable de la plus longue résistance*
Il parait que l'ingénieur Fabre eut la même idée avant Vauban, et qu'il proposa de fortifier, au lieu des polygones d'un grand nombre de côtés, des carrés de même développement pour se procurer de longues lignes droites, et n'avoir que quatre points à bien consolider.
43. Il est un cas où le retranchement en entier peut être tracé en ligne droite et même en forme concave au dehors ; c'est celui où il n'a pas plus de 2 à 3000 mètres d'étendue, et où ses deux ailes sont appuyées à des obstacles infranchissables, comme mers, lacs, marais, rochers escarpés, etc. J'ai dit qu'ils ne devaient pas être d'une trop grande étendue, parce que, dans ce cas, la forme droite ou concave ne nous procurerait aucun avantage sous le rapport de la mobilité, ou même nous serait désavantageuse, en sorte que nous pécherions contre un de nos premiers principes ; mais si l'étendue est médiocre et dans les limites assignées, on a l'œil partout, et les surprises de l'ennemi ne sont plus à craindre.
Les obstacles naturels qui assurent les ailes et empêchent que l'ennemi ne tourne le retranchement, le font jouir à la fois de tous les avantages des ouvrages fermés, sous le point de vue de la mobilité qu'ils assurent aux défenseurs, et de ceux des ouvrages disposés en ligne droite, qui sont capables de la plus forte résistance.
su.
Des changements de direction dans les Lignes continues.
44. Quand les lignes sont de forme polygonale, les angles saillants que forment leurs différents côtés sont.
comme nous l'avons dit, des parties faibles sur lesquelles il faut porter son attention.
Le plus souvent Tangle sera obtus, et il n'y aura autre chose à faire que de le flanquer par des ouvrages latéraux Â. et 6 (fig. 17), tels que redans ou demi-bastions. Mais si cet angle est aigu, comme dans la fig. 18, on le tenaillera pour lui donner la forme ABC, et cette tenaille sera flanquée par les ouvrages latéraux E et F.
Au lieu de tenailler Tangle saillant, on peut, quand la position est importante, couper l'angle aigu par un front baslionoé, comme l'indique la fig. 19. Et si l'angle de la ligne est essentiel à occuper, on y placera une lunette qui devra tirer sa défense des ouvrages en arrière; il faudra en conséquence que les saillants A et B du front bas- . lionne débordent les prolongements OM et ON des faces de la lunette, de quantités suffisantes pour que cette lunette en soit efficacement soutenue. On ne peut rien fixer sur les dimensions à donner k ces ouvrages, parce qu'elles doivent varier avec l'ouverture de l'angle 0. C'est à l'officier d'arrêter ces dimensions dans les différents cas qui peuvent se présenter.
Des Lignes à intervalles-
45. Les lignes k intervalles jouissent, comme nous l'avons déjà dit, de l'immense avantage de soutenir le moral du soldat, en facilitant les manœuvres et les retours offensifs.
Ces lignes, composées d'ouvrages détachés, placés à une distance telle les uns des autres qu'ils puissent se prêter un mutuel secours, et construits d'autant plus solidement
qii*il y en aura moins à faire, ces lignes, disons-nous, offrent des points de sâreté, en arrière desquels on peut attendre, dans une attitude menaçante, le moment favorable pour tomber en masse sur l'ennemi qui présente une partie faible. On est maître de refuser le combat sur le terrain qu'a choisi Tennemi, ou de Taccepter au moment où cela peut être avantageux. On se tient sur une défensive toujours menaçante^ et Ton est assuré d'une protection puissante, ainsi que d'un refuge dans le cas d'une ebance malheureuse.
Tous ces avantages, une ligne continue ne les procure pas. Si elle empêche l'ennemi de pouvoir jamais nous atteindre, elle lui procure le même avantage contre nos entreprises; car ce n'est point en débouchant par des portes étroites, qu'il observe et sur lesquelles il a constam^ ment des batteries dirigées, que nous irons le surprendre et le culbuter.
Un rempart continu engage le soldat à se blottir contre ie talus intérieur, et cet état de crainte que lui inspirent de trop grandes précautions et des retranchements trop étendus, signes de la faiblesse, anéantit son courage; il ne pense plus à se battre quand il peut se cacher, et le même homme qui en rase campagne affronterait tous les périls, est épouvanté du boulet qui vient se perdre dans le parapet qui le couvre, ou de celui qui sifile dans l'air à une grande distance. Tel est le cœur humain.
46. On ne fait point assez de compte de ce que peut, dans une défense, le moral des troupes , toujours soutenu par des actions de vigueur faites à propos, sous la protection des ouvrages qui les protègent et les rassurent contre une défaite. C'est ainsi qu'en 1794 le général Jourdan gagna la célèbre bataille de Fleurus, et que les Russes, en
1 807, firent une si belle résistance dans la forte position d'Heilsberg. Ce furent de semblables ouvrages qui sauvèrent le roi de Prusse, lorsque, coupé de ses communications et entouré des armées russe et autrichienne, il prit le parti de fortifier son camp près de Schweidnitz; il y employa les lignes à intervalles; ce fut un modèle en ce genre : les ennemis n'osèrent point l'attaquer.
Les manœuvres sont le principal moyen de vaincre l'ennemi, et ce n'est point derrière une ligne continue qu'on peut opérer des mouvements hardis. Dans une ligne à intervalles, au contraire, les courtines mobiles que forment les troupes entre les ouvrages , peuvent à chaque instant changer de forme, s'avancer, se retirer en arrière, se serrer en colonne, chercher l'ennemi, le poursuivre on Téviter suivant le besoin. Il est vrai que ces courtines mobiles étant à découvert sont exposées au canon ; mais on sait que l'artillerie répond ordinairement à l'artillerie, et la nôtre est placée dans les ouvrages ou derrière les épaulements construits exprès; et d'ailleurs on manoeuvre pour éviter les coups de l'ennemi, et les moindres plis du terrain peuvent couvrir les soldats.
47. Quoi qu'il en soit, voici le tracé ordinaire des lignes k intervalles : sur une première ligne, formant en général un polygone ou une courbe convexe au dehors, on établit à 300 mètres les uns des autres les saillants A, B, G, etc. (fig. 20) de lunettes semblables à celle décrite au n^* 8, ou du moins ayant à peu près les mêmes dimensions. Leurs faces seront dirigées sur les points D et E d'une droite menée, parallèlement à la première, k 150 mètres de distance. Ces mêmes points D, E, etc., situés vers le milieu des espaces AB, BC, etc., indiquent l'emplacement de petites redoutes destinées à flanquer les lu-
nettes avancées et à protéger lears gorges; sans cette précaution, celles-ci ne vaudraient rien, puisque, étant ouvertes > Tennemi pourrait les tourner et s'en emparer; mais, protégées comme elles le sont, il ne tentera pas aussi facilement une opération tellement hasardeuse.
48. On voit, d'après ce que nous venons de dire, que c'est dans les redoutes D et Ë que le canon doit être placé, plutôt que dans les lunettes A, B, C; d'autant plus que lennemi peut trop facilement prendre les prolongements des faces de ces lunettes^ et réduire leur artillerie au silence. Il convient d'ailleurs que ces points de sAreté soient intacts au moment du besoin ; et le meilleur moyen pour qu'ils puissent rester habitables est de n'y point mettre d'artillerie, parce que l'ennemi dirigera de préférence son canon sur les redoutes D et E qui la renfermeront ; en conséquence, nous donnerons aux parapets de ces redoutes plus d'épaisseur, et nous dirigerons leurs faces sur les saillants Â, B^ C des lunettes avancées, pour que leurs prolongements ne puissent pas être saisis. Si les lunettes n'avaient pour se défendre que leurs feux propres, les flanquements réciproques seraient peut-être illusoires, ou moins efficaces qu'on ne le suppose; parce qu'au moment de l'attaque, le sentiment de la conservation individuelle fait que chacun ne pense qu'à sa défense propre et directe. La protection, pour être efficace, doit donc se tirer essentiellement des ouvrages placés en arrière, et non susceptibles d'être attaqués en même temps.
49. Quoique les lunettes ne doivent pas contenir habituellement du .canon, il faut cependant disposer à leurs saillants des plates-formes qui permettent d'y en placer au besoin : cela peut être très-utile au moment d'une affaire;
iious verrons par la suite comment on prépare le terrain pour cela.
Celte disposition rentre dans les idées da général du génie baron Rogniat. Il veut, dans ses Considérations sur Vart de la guerre, qu'on place l'artillerie hors des lunettes, derrière des épaulements élevés, en guise de courtines, aux points d'intersection des lignes de défense, position où elle sera parfaitement protégée et défendue par le feu de la mousqueterie des lunettes latérales. Nous reviendrons sur les idées du général quand nous parlerons des campements.
On met en première ligne des ouvrages ouverts, et non des redoutes, afin que si l'ennemi s'en empare il ne puisse pas Ven servir contre les premiers possesseurs, et qu'il ne trouve aucun abri dans leur mtérieur.
50. On peut, en supposant, comme nous l'avons fait jusqu'à présent, un terrain horizontal, donner à la ligne composée d'ouvrages détachés une forme avantageuse et économique, en supprimant toute la seconde ligne de redoutes, pour la remplacer par un ouvrage central balayant les intervalles de toutes les lunettes (fig. 21), et battant en plein leur intérieur. Nous avons, dans l'année 1815, suivi à la lettre cette disposition dans le tracé de la ligne de Montessuy, en avant de Lyon, toutefois, après l'avoir appropriée aux localités.
Sur un arc dont le rayon serait d'environ 900 mètres, et qu'on estimera k vue sur le terrain, mais que sur le papier on tracera réellement, on établira les saillants A des lunettes espacés de 300 mètres, et au milieu du rayon AC sera un ouvrage capital, tel qu'un fort à six ou huit pointes, devant renfermer de la grosse artillerie. Ce fortin, muni d'une bonne garnison, doublera la valeur du
système de lanettes, en prévenaot les surprises par la goi^e ; bieu entendu que les ailes de la ligne seront fortement appuyées, pour que l'ennemi ne puisse pas tourner la position ; ces ailes pourront être soutenues par de bons ouvrages, ou joindre des obstacles naturels. Les redoutes D, destinées à fortifier les ailes, n'auront du côté de l'intérieur de la ligne que des parapets très-minces, pour que le canon de l'ouvrage central puisse les culbuter, si l'ennemi vient à s'en emparer.
Au point de rencontre des lignes de défense on élèvera des épaulemenls P. destinés k couvrir l'artillerie de campagne, que Ton pourra placer a ces endroits au moment du besoin, pour flanquer les lunettes A. Ces épaulements n'auront qu'un mètre de hauteur, pour que le canon puisse tirer par-dessus, en sorte que leur construction n'exigera qu'un très-petit travail; et cependant ils seront d'un trèsgrand secours.
Remarquons que, dans la disposition actuelle, mieux que dans celle du numéro précédent, les lunettes de première ligne ont leurs intérieurs vus et battus par les ouvrages en arrière.
51. Si le terrain que la ligne doit couvrir a plus de 1800 mètres de longueur, il faudra, suivant l'étendue de l'espace k occuper, employer un ou plusieurs arcs semblables au précédent, soutenus en arrière par un fort bastienne ; mais alors on doit profiter de celte circonstance pour ne faire dans les rentrants, formés par la rencontre des différents arcs, que des ouvrages de fort peu d'importance, tels que de simples redans, parce que ces parties sont fortes de leur nature.
On sent bien que la disposition que nous venons d'indiquer ne peut être appliquée qu'k un champ de bataille
préparé de longue main, et que les localités la feront varier de mille manières différentes ; mais c'est Fesprit de la chose, plutôt que la chose elle-même, qu'il faut saisir, afin de ne pas pécher contre les principes, quand on est forcé par les circonstances locales à s'éloigner des formes régulières.