CHAPITRE SIXIEME
sœur de Mme du Châtelet, qui était debout auprès du feu; pour cela, il peut y renoncer. Je ne sais à qui ses parents la réservent, mais ils ont refusé M. de Montmorency-Tingry, le duc d'Aiguillon, le fils aîné du duc de Lévis, M. de Béranger et plusieurs autres qui, par leur fortune et leur naissance, réunissent tous les avantages. Assurément, ils n'iront pas donner leur fille à quelqu'un de quarante-cinq ans, sans biens fondés, sans charge à la cour et sans être duc, tandis qu'ils l'ont refusée à plusieurs de ceux qui ont tant d'avantages.
— Et pourquoi pas? répondis-je; j'ai toujours aimé les difficultés, ce parti me convient fort; je connais un peu le comte d'Hallweil (1). J'irai moi-même demain lui demander sa fille.
Mon projet fut traité de folie; on crut que c'était une plaisanterie; mais j'y tins. Le lendemain matin, je fus chez le comte d'Hallweil; il était sorti, et son suisse me dit qu'il dînait presque tous les jours chez lui, et que l'heure la plus sûre de le trouver était à l'issue de son diner. J'y fus le lendemain, et lui fis ma proposition. Je lui observai mon âge, ma fortune, ma position, et lui fis part des motifs qui avaient changé le projet que j'avais toujours eu de rester garçon. Il m écouta fort bien et finit par me dire que la proposition que je lui faisais ferait son bonheur, qu'il se
(1) Il était lieutenant général.
trouverait heureux de trouver un ami dans son gendre, mais que, résolu de ne pas gêner le goût de sa fille dans le choix de son mari, il devait de plus consulter sa femme, de qui il tenait toute sa fortune ; que n'étant connu ni de Tune ni de Tautre que de réputation, il faudrait tâcher de se rencontrer quelque part, et pour que cette rencontre parût être Teffet du hasard, il me proposait d'aller à la comédie italienne, le jour de sa loge, qui était vis-à-vis de celle delà reine, où j'allais ordinairement. Le premier arrivé saluerait l'autre, et je profiterais de cela pour monter dans sa loge, supposant qu'il m'avait fait un signe comme s'il avait à me parler.
J'arrivai le premier, et la chose se fit comme nous en étions convenus . Je fus présenté à Mme et Mlle d'Hallweil, que je ne pus bien voir parce qu'elle était assise devant moi. Après que le comte m'eût dit de regarder cette présentation comme une visite, et de venir le voir chez lui, je me retirai. Deux jours après j'y allai. Il était absent; mais on me dit que la comtesse recevait. J'entrai en passant dans un salon; je trouvai la jeune comtesse au clavecin. Je la saluai sans lui rien dire et je passai dans la chambre où était sa mère. Je tâchai de rendre la conversation animée. La jeune personne vint, et j'admirai la mesure qu'elle mit dans sou maintien. Sans trop parler, elle trouva moyen de placer son mot à propos, et après avoir fait une longue visite sous le prétexte d'attendre le