CHAPITRE SIXIEME
A peine cette phrase lâchée, il se présenta de toutes parts des ^ens officieux qui me proposaient tous les jours des partis. Mais, plus je voyais de presse, phis j'étais difficile: trop jeune, ou trop peu riche, ou des entours dont je n'étais pas content, ou un personnel trop sémillant pour un homme de quarante-quatre ans ; enfin rien ne me déterminait.
Le 1*' janvier 1784, je fus reçu chevalier de l'Ordre. Depuis longtemps c'était le seul objet de mon ambition. J'avais refusé la place de premier écuyer de MadameÉlisabeth, qu'elle m'avait fait prier d'accepter par Mme de Bombelles, son amie. Je ne m'étais pas prêté davantag[e à prendre momentanément une place dans la carrière diplomatique. Les bontés de la reine et l'espèce de promesse que m'avait faite le roi de penser à moi à la première promotion me faisaient espérer d'obtenir le cordon bleu, sans être obligé de sacrifier ma liberté en acceptant une place à la cour, ou d'abandonner ma carrière militaire en prenant une ambassade. J'obtenais donc la seule grâce à laquelle j'eusse mis du prix. L'avancement militaire ne pouvait me manquer, étant inspecteur et ayant un régiment, et mon établissement dans le gouvernement de Rocroy, en m'occupant agréablement, m'assurait une retraite agréable, si des raisons imprévues me faisaient quitter la cour.
Mais d'un autre côté, si mon ambition satisfaite ne me laissait plus rien à désirer pour le moment, je
sentais le vide et Tennui de la vie d'un vieux garçon. On s'était à la vérité fort occupé de moi pendant le petit mal de jambe que j'avais eu; mais je ne me dissimulais pas que les attentions avaient été une affaire de mode, que, dans une maladie grave, je serais resté entre les mains de valets. En6n, j'étais animé du désir de remplir le vœu d'une mère que j'aimais, que je respectais, et à qui je me reprochais souvent de n'avoir pas rendu tous les soins que j'aurais pu pendant tant d'années. J'étais donc décidé à me marier, mais je ne l'étais pas sur le choix de la personne, et je me trouvais si heureux que je craignais de perdre en changeant ma situation.
Un soir, chez la duchesse du Châtelet, ma constante amie, on plaisanta sur mon mariage Plusieurs femmes qui étaient présentes dirent qu'il feUait absolument me marier ce carnaval, et, à l'envi, on nomma les différents partis qui par leur fortune pouvaient me convenir, Mme de Gourteille dit :
— Moi, j'en sais un sur lequel il n'y a rien à dire; naissance, fortune à venir, tournure, éducation, tout s'y trouve. Mais elle n'a que dix-huit ans, et reste à savoir si ses parents voudraient la donner à un étranger, qui n'a qu'une fortune viagère. C'est la jeune comtesse d'HalKveil ; elle est fille unique, et c'est peut-être aujourd'hui la plus riche héritière de Paris.
— Oh! bon, s'écria la comtesse de Rochechouart,