‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 102 sur 179 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

le portrait de votre grand-père. Loyal, doux, honnête, sensible, de Tesprit naturel, Tàme élevée, noble, dig^ne de sa naissance, il avait de l'ambition , aimait à paraître, et en tout, était fait pour aller à tout, et être bien placé partout, si une trop grande facilité et trop peu de caractère n'avaient mis trop souvent son opinion dans la dépendance des autres. La crainte de paraître ingrat le déterminait à soumettre sa volonté à celle de ceux à qui il devait de la reconnaissance. Possédant toutes les vertus, n'ayant aucun vice, aimé et estimé de tous ceux qui le connaissaient, il n'était pas heureux, parce que, ayant une volonté à lui, il la soumettait toujours par faiblesse à celle des autres, et que, naturellement vif, il se mettait souvent dans son tort, quoiqu'il eût raison dans le fond.

Sa fille, mes chers enfants, a hérité de toutes ses bonnes qualités, sans avoir aucun de ses inconvénients. Aussi puissiez-vous la prendre pour modèle dans toutes les actions de votre vie, et vous souvenir que le caractère et la sensibilité sont les vraies sources du bonheur en ce monde, et ce qu'on appelle une heureuse étoile, comme l'a fort bien parodié votre mère des vers de Beaumarchais :

Son étoile est une âme forte, Un ctrur sensible et généreux, Que tout émeut, que rien n'emporte, Un tel homme doit être heureux !

Je suivis donc le conseil du comte d'Hallweil et

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j'allai souper chez la comtesse un jour qu'il m'avait indiqué. J'y trouvai beaucoup de monde. Mlle d'Hallweil était parée, et fort à son avantage. Je m'en occupai peu. Mais dans les différentes visites que j'y fis, je ne négligeais aucune petite occasion de lui prouver des attentions. Je cherchai aussi à plaire à une ainie de la maison, la baronne de Lastic, femme d'esprit, intrigante et que le romanesque avait menée à la galanterie. La surdité de Mme d'Hallweil faisait que je ne pouvais lui parler que de choses indifférentes, ne la voyant jamais seule. Mais je tâchai de faire connaître à sa fille, par ma conversation, ma façon de penser sur différents objets, tels que l'indulgence pour les défauts d'autrui, l'amour de la vérité et de la franchise, le plaisir de voir les autres s'amuser, l'éloigi^nement de toute susceptibilité.

Quelquefois, je convenais de quelques-uns de mes défauts, aimant mieux qu'elle les apprît par moi que par d'autres. J'étais le premier à tourner en ridicule les désavantages de ma figure, et si je parlais de mon âge, j'y joignais l'éloge de ma santé. Quand je voyais le comte seul, il me disait qu'on ne lui avait rien dit, mais que cela allait bien, et il me priait de ne pas me décourager. La baronne était visiblement dans mes intérêts, et les attentions que j'avais pour la jeune comtesse n'étaient jamais à sa personne, mais n'en étaient que mieux appréciés par elle.

Son père aimait à la folie le spectacle d'Astley avec

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des chevaux, et fut fort étonné que je ne Teusse pas vu. Il le regrettait d'autant plus que ce spectacle était terminé pour cette année, et qu'il allait retourner en Angleterre. A la sollicitation de quelques amateurs, Astley consentit cependant à retarder son départ et à donner encore trois représentations pendant les jours gras.- Dès que le comte d'Hallweill en fut instruit, il m'écrivit un billet pour me proposer de choisir un des trois jours pour venir diner chez lui, et aller à Astley après dîner. Je choisis le mardi gras. Il n'y avait en étrangers que la baronne de Lastic et moi. Pendant le dîner, la baronne établit qu'il n'y avait personne de plus heureux que moi : santé, fortune, faveurs, considérations, goûts multipliés, et ajoutant même qu'il y avait peu de position dans le monde avec laquelle je voulusse troquer celle où je me trouvais.

— Dans ce cas-là, dit Mme d'IIallweill, je ne conçois pas comment vous pouvez désirer vous marier.

— Afin, madame, lui dis-je, de faire partager à quelqu'un le bonheur dont je jouis; j'ai moins de plaisir même à un bon spectacle, quand je vois la salle vide.

Cette phrase me parut faire impression sur la jeune comtesse qui ne dit rien. Au sortir de table, Mlle de IlallweilU la baronne de Lastic et M. Voile, ancien ami de la maison, et ci-devant major au régiment de M. d'IIallweill, rentrèrent dans le salon du clavecin.

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Le comte passa dans sa chambre et je me trouvai seul avec sa femme. Je saisis cette occasion pour lui dire, que n'ayant jamais été à portée de lui parler du premier motif que j'avais eu de lui faire ma cour, je n'avais pas pu la remercier de l'approbation qu'elle avait donnée à ma demande; que je ne pouvais d'ailleurs que trouver très simple qu'elle neùt pas été acceptée, puisqu il y avait une si grande différence d'àçe, et qu'un mari de près de quarante-cinq ans était bien fait pour effrayer une jeune personne de dix-huit.

— Mais elle a changé d'avis, répondit la comtesse, et si vous avez toujours les mêmes intentions, je suis chargée de vous dire de sa part qu'elle consente vous épouser.

— Oui, mon ami, me dit en rentrant le comte, elle V consent.

Je fus extrêmement étonné, et fort aise. Cependant^ ma première idée fut qu'on avait un peu persuadé la jeune personne, et que le changement n'était pas venu de son propre mouvement. D'après cette idée, je répondis à Mme d'Hallweill que quelque grande confiance que j'eusse dans ce qu'elle me faisait l'honneur de me dire, un changement si inattendu me faisait craindre qu'il ne fût l'effet de la prévention qu ils avaient tous les deux en ma faveur, et que je désirais savoir de leur fille elle-même si c'était bien de son propre mouvement qu'elle consentait à s'unir

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