CHAPITRE VII
Mort de mon beau-père. — Naissance de mon fils Valentin. — Missions militaires. — Troubles en Bretagne et en Dauphiné. — Mgr de Lomënie de Brienne. — L*abbé de Vermont. — Son influence sur le dauphin. — Ministère Galonné. — Necker aux affaires. — La disette du blé. — Prologue de la Révolution. — Renvoi de Necker. — La prise de la Bastille. — Rappel de Necker.
— J'accompagne ma femme à Paris. — Je reviens à Yalenciennes.
— Mesures que j'y prends. — Arrivée du comte d'Artois. — Émigration des princes.
Vers le mois de février 1785, mon beau-père tomba malade et, après une maladie assez longue, il succomba. Je le regretterai toujours; il était bon, honnête, peut-être un peu trop facile, et avec un fond d'indécision dans le caractère qui Fempêchait d'être heureux et le feisait trop céder aux volontés des autres.
Deux ou trois jours avant sa mort, la reine accoucha du duc de Normandie, qui est mort en prison au Temple, sous le nom de Louis XVII. Cette année, ma femme ne quitta pas sa mère qui passa aux Troux tout Tété. Je partis seul pour Rocroy et mes inspections. Ma femme devint grosse ; nous allâmes à Fontainebleau, d'où la reine la ramena par eau en frégate.
t06 MÉMOIRES DU C" VALENTIN ESTERHAZY
Le 26 mars, la comtesse Esterhazy accoucha d'un fils, qui fut tenu sur les fonts par M. le baron d'HalIweil, frère aîné de mon beau-père, et par ma mère; il fut nommé Gaspard-Philippe- Valentin. Au mois de juin, nous allâmes à Rocroy, et lorsque je partis pour mes inspections, ma femme alla joindre sa mère à la Celle Saint-Gyr. J'y arrivai au mois de décembre et de là je partis pour aller voir ma mère. Je passai par Lyon où je m'embarquai sur le Rhône, jusqu'au Pont- Saint-Esprit. Je passai un mois au Yigan, et à mon retour de Paris nous nous établîmes dans une maison rue Saint-Dominique, que nous louâmes. L'éloig^nement de l'hôtel d'Hallweil de toutes les connaissances, et le genre de vie retirée que menait ma belle-mère depuis la mort de son mari me déterminèrent à m'en séparer, d'autant que je ne pouvais pas avoir de cuisine dans son hôtel. Ma femme fut encore enceinte. Peu après mon retour du Languedoc, M. de Sarsfield, commandant du Haynaut, vint à mourir; j'obtins sa place, et fus prendre possession au mois de décembre.
Le 24 avril 1787, ma femme accoucha d'une fille, qui fut tenue sur les fonts du baptême ^at le comte François Esterhazy, qui était alors à Paris; elle fut nommée Léonide- Françoise -Ursule. L'été, nous allâmes à Valenciennes.
Ce fut cette année que le camp de Givet dut avoir lieu. Je fus destiné à le commander, mais il n'eut pas
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lieu, par des faux calculs politiques; le ministre dé la guerre demandait trop d'argent. L'archevêque de Toulouse (I), qui avait la plus grande influence sur les affaires, ne s'occupait que des parlements. On laissa échapper la Hollande, où le duc de Brunswick entra. Le parti français fut écrasé et abandonné, et le Stadthouder rendit à l'Angleterre les Provinces-Unies. L'histoire, mes enfants, vous apprendra ces événements, qui ont eu les plus terribles suites. Sans eux la Révolution française n'eût pas eu lieu. En abandonnant ses nouveaux alliés, le cabinet français perdit toute sa considération et le crédit qui lui aurait conservé l'argent des Hollandais.
A la fin de cette année, je fus chargé de faire lever les cartes de la frontière de mon commandement jusqu'à Namur. M. Berthier (2), aujourd'hui général des républicains en Italie; M. d'Hervilly (3), mort des blessures qu'il a reçues à Quiberon, et M. de Cormatin (4), fameux pour son attachement à la bonne cause, furent du nombre de ceux que j'employai à cette opération. Pendant que j'en étais occupé, M. de Brienne, frère de l'archevêque, devenu ministre de la
(i) Le cardinal de Loménie de Brienne qui venait d'être nommé contrôleur général des Hnances en remplacement de Calonne.
(2) Le maréchal Berthier.
(3j Le marquis d'Hervilly, chargé, avec le comte de Puisaye, du commandement de l'expédition de Quiberon, y fut morlellement blesse le 16 juillet 1795.
(4) Chef chouan qui joua un certain rôle durant les guerres de Vendée,
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guerre, avait créé un conseil de guerre. Désigné pour y siéger, je fis ce que je pus pour m'en dispenser. Mais, la reine, qui protégeait les Brienne, insista pour que j'en fusse, et j'obéis. Je revins à Paris et me livrai à mes nouvelles fonctions. Les membres du conseil étaient : MM. de Brienne, président; de Gribeauval, de Puységur, de Guines et de Jaucourt, lieutenants généraux; de Lambert, d'Antichamp, moi, maréchaux de camp, et M. de Guibert, rapporteur (1).
Je passai mon hiver de 1788 à travailler au conseil de guerre. Je venais de perdre ma mère, qui était morte d'hydropisie au Vigan; la besogne allait niai, M. de Guibert faisait tout, et quand son avis ne prévalait pas, il le représentait sous un autre jour et finissait par l'emporter. Gela me décourageait. J'offris ma démission, qu'on refusa. Enfin je fus chargé des hôpitaux sous M. de Puységur. Je me livrai à cette partie, et laissai aller le reste.
Pendant ce temps, les affaires générales allaient mal. Des troubles se manifestèrent en Bretagne et en Dauphiné; les finances étaient en désordre. Les notables rassemblés par M. de Galonné en 1786 avaient été dissous par l'archevêque de Toulouse, quand il était venu au ministère. Dépourvu du talent nécessaire pour faire tête à Torage, ce ministre pre-
(1) Ce conseil avait des attributions à peu près analogues à celles du conseil supérieur de la guerre actuel.