CHAPITRE SEPTIEME
sans. Quand il fut rappelé à la tête des finances, après le départ volontaire de l'archevêque, son amour-propre et sa suffisance furent à leur comble. Je suis convaincu que dès cette époque, ne voulant plus dépendre de la volonté du roi, il fit le projet de devenir, même malgré lui, le ministre de la nation, et je ne puis attribuer qu'à ce plan la conduite coupable et criminelle qu'il a tenue en 1789, avant et au commencement des États généraux.
A peine arrivé en place, M. Necker rassembla de nouveau des notables, non pour avoir leur avis, mais pour les faire convenir de la nécessité de convoquer les États généraux même avant l'époque que l'archevêque, devenu cardinal, avait déterminée. Les notables devenus inutiles furent renvoyés après que la question de doubler le nombre du tiers état eut été discutée. Un seul bureau fut de cet avis, et encore persuadé que, devant voter par ordre, le nombre double des députés du tiers n'auraient qu'une faible influence déplus dans les délibérations.
L'hiver de 1788 se passa à discuter sur le mode de convocation. Necker invita tout le monde à écrire sur cette matière. La mode ancienne fut anéantie, et sans égard aux privilèges des pays d'États, toute la France fut assimilée à l'élection par bailliage, au doublement du tiers, et à l'admission des curés dans la chambre du clergé. Peu après la publication de la convocation, je me rendis à Valenciennes pour surveiller les élec-
lions et y maintenir la police. Quoique les esprits fussent assez modérés, les choix de députés amenèrent le désir du chang^ement. Aucun abbé ne fut élu pour le clergé, et ce furent des curés pour la plupart qui durent représenter les propriétaires de leur ordre. Entre la convocation et rassemblée des États g-énéraux, il y eut encore une assemblée des états de province, qui fut sans objet, rien de ce qui y fut statué n*ayant été exécuté.
Je désirais alors retourner à Paris. Mais la disette de grains commençait à se faire sentir. Soit qu'elle fût le résultat des manœuvres et de Tintrigue, soit qu'effectivement la facilité qu'on avait eue de faire sortir des grains n'en causât une rareté, le fait est que le blé manquait. L'intendant partit pour Paris, où sa femme se mourait, et je restai seul chargé de pourvoir aux besoins de la province. Je fus très bien secondé par les habitants riches de Valenciennes et par le prévôt, M. de Pujol. Nous fîmes acheter du grain en Hollande, et par le moyen de la navigation de l'Escaut, non seulement la ville de Valenciennes, mais toute la province, et quelques communes de la Picardie, trouvèrent dans cette ville du grain à bon marché, par aussi petite quantité qu'on voulait.
Outre cela, je fiiisais faire tous les jours chez moi une distribution de pain aux pauvres. Le peuple me portait aux nues. Je ne rentrais qu'aux acclamations générales, et lorsqu'on divisa la ville en districts, on
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me nomma président de celui où je demeurais. Je du& représenter que cette place élective était incompatible avec celle de commandant ; on me répondit de nommer moi-même un suppléant. Je m'y refusai et me bornai à indiquer le général Glermont. L'élection se fit et il fut élu tout d'une voix.
Cependant l'assemblée s'ouvrait. La vérification des pouvoirs faisait perdre du temps, et on l'employait à séduire les Gardes françaises. On exagérait le défaut de subsistances, et pour rétablir l'ordre, il fallut réunir des troupes autour de Paris, dont on donna le commandement au maréchal de Broglie. La cour, le général, les autres corporations tombèrent dans tous les pièges qu'on leur tendait. Le roi publia le 23 juin une déclaration qui était la plus belle charte que jamais souverain ait donnée à son peuple; c'était même lui donner trop. M. Necker saisit cette occasion pour augmenter sa popularité. Il ne suivit pas le roi à l'assemblée, et par son absence prouva qu'il désapprouvait la déclaration. De là, les ordres que le roi donna ne furent pas exécutés. Lea factieux s'assemblèrent au jeu de paume de Versailles, se constituèrent Assemblée nationale. Quelques gentilshommes qui ne méritent pas ce nom passèrent à la chambre du tiers; les curés et quelques prélats suivirent cette exemple. Une alarme supposée pour la personne du roi y entraîna la noblesse. Enfin cette assemblée, ayant fait reculer le roi, exigea de
«î MEMOIRES DU C" VALENTIN ESTERHAZY
lui la retraite des troupes et le renvoi des ministres.
Pendant ce temps-là la populace de Paris s'armait, grâce au dépôt d'armes des Invalides et par une fatalité incroyable s'emparait de la Bastille, en égorgeait le gouverneur; on massacrait le prévôt des marchands à l'Hôtel de Ville, et, ivre de vin et de sang, on promenait leurs têtes dans Paris, tandis qu'un scélérat, membre de l'Assemblée, disait froidement pendant qu'on y vint faire le récit de ces horreurs :
— Le sang qui coule est-il donc si pur?
Le roi, effrayé, se rendit à l'Assemblée suivi de ses frères, promit tout ce qu'on voulut, et s'engagea à aller à Paris le surlendemain justifier la révolte et y donner son approbation.
Les factieux élurent Bailly, fameux astronome, pour maire, et La Fayette, qui avait servi d'instrument à Washington en Amérique» brigua et obtint la place de commandant général d'une milice levée sans ordre et malgré la volonté de son roi. Le duc d'Orléans était derrière le rideau ; il s'était servi du prétexte du renvoi de Necker que le roi avait renvoyé le 10, voyant qu'il le trahissait.
Quoique ces détails se trouvent dans toutes les histoires du temps, je dois remonter plus haut pour faire saisir les suites funestes de la faiblesse et de l'indécision. A dater du lendemain de la scène du manège de Versailles, l'Assemblée nationale ne cessa d'empiéter sur les prérogatives royales. M. Necker