CHAPITRE HUITIEME Î
chevaux qui étaient rentrés dans des auberg^es ; avec des cordes, on raccommoda les traits, et vers trois heures de Taprès-midi, le convoi était en pleine marche. Une petite pluie qui survint dég^oûta le peuple du projet de s'opposer à une sortie qui était autorisée par la municipalité et par la majorité de la commune, et mon convoi était déjà à une lieue de la ville. Â rentrée de la nuit, je le fis parquer, et il partit le lendemain matin, avec la plus g^rande tranquillité.
Depuis cette aventure, mon autorité fut bien constatée, et en me soumettant à des formalités désag^réables souvent, et toujours ennuyeuses, pesant bien chaque ordre que je donnais, parfaitement secondé par M. d'Espiennes, par un nommé Borniche, qui avait un g^rand crédit sur le peuple, je fis à Valenciennes ce que je voulus, comme avant ]a Révolution. Il est vrai que je comptais plus sur les bourg^eois, qui m'étaient vraiment attachés, que sur la g^arnison, à qui on prodig^uait sans cesse de Targuent pour la rendre désobéissante.
Mais, si la ville était tranquille, les campag^nes ne Tétaient pas. Les abbayes étaient devenues Tobjet de la haine du peuple qui rêvait de les piller, à Tinstig^ation des mauvais sujets, dont, dans les temps de désordre, il se trouve toujours un si g^rand nombre quand ils peuvent espérer Timpunité.
Il me fut rendu compte un jour qu'une bande de paysans, conduite par un perruquier et un autre parti-
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culier était en marche pour aller piller Tabbaye de Vicoçne. Je fis partir M. de Vauban, qui était mon bras droit, avec deux cents hommes d'infanterie et cinquante chevaux. Il trouva les pillards dans Tabbaye, les prit tous et les ramena i Valenciennes, où ils furent mis en prison. M. MaiUard, lieutenant prérôt de la maréchaussée, homme rare par son sang-froid, son courage et son activité, informa contre eux, fit relâcher ceux qui n avaient été qu^entrainés, et deux furent condamnés i être pendus, leurs corps placés sur le chemin de Yicogne.
Cette sentence déplut à un factieux de la ville. La veille de Texécution, un officier de la garde nationale allait de poste en poste échauffer les têtes, et tâcher de s*opposer à Texécution de ce jugement. MaiUard en fut instruit: il trouva des témoins qui déposèrent des propos séditieux de cet officier, et pendant que sur la place, en présence de la garnison et de la garde nationale assemblées, les deux criminels étaient pendus, il fit arrêter Fofficier qui avait dit hautement qu'il saurait bien empêcher leur supplice, le fit conduire en prison en présenœ de toutes les troupes, et le fit passer au pied de la potence où étaient suspendus les corps des deux suppliciés. Ce dernier trait acheva de maintenir Tordre dans la ville et de contenir les factieux, qui voyaient que les efforts qu'ils feraient pour me perdre â Valenciennes retomberaient sur eux. J'avais été admis au club bourgeois, et ma
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personne seule contenait ies dédamations des démocrates, dont le club n'était pas exempt, quoiqu'ils n'y fussent pas les plus nombreux.
Pendant que j'étais aussi tranquille à Valenciennes que la position cruelle où se trouvaient le roi et son autorité le permettait, le côté g^auche de la Convention nationale, car s'était le nom qu'elle s'était donné, n'en était que plus acharné contre moi. L'inquiétude sur les subsistances a été un moyen de tout temps employé par les factieux pour échauffer le peuple et lui désig^ner des victimes. Le soin que j'avais de procurer du blé aux habitants de la province que je commandais, les mesures que j'avais prises, non seulement pour empêcher qu'il en fût exporté à l'étranger, mais pour en faciliter l'importation, étaient connues de tout le pays. Une chaîne de postes était établie dans tous ies villages de la frontière, qui, de concert avec les maires, ne négligeait aucun moyen de faciliter l'entrée des grains. Des primes dont je payais une partie était la récompense des postes, qui réussissaient avec le plus de suocès, et le Hainaut, quoiqu'il récoltât très peu de blé, était en état, par ces différents moyens, d'en céder au €arabrésis et à une partie de la Picardie.
Malgré cela, on me cita à la Convention comme coupable de faire passer du blé à l'étranger. Tous les journaux étaient pleins de prétendues lettres qu'on écrivait de la province, où l'on avait rencontré des
mulets chargées de blé que j'envoyais à rarcfaiduchesse. D'autres prétendaient que je Taccaparais pour en fournir les Pays-Bas. Cette machination de la part de mes ennemis, ou plutôt de ceux de la cour, ne servit qu'à me feire triompher. Les municipalités qui me devaient l'abondance dont elles jouissaient s'empressèrent d'écrire elles-mêmes au président de la Convention pour réfuter ces faussetés; elles m*envoyèrent des copies de leurs lettres, avec des témoî- Quages les plus satisfaisants de mes efforts pour g[arantir la province de la disette.
Après avoir raconté ce qui s'était passé à Yalenciennes pendant l'année 1789, je dois donner un aperçu de ce qui se passait à la Convention et à Paris.
Dès que les troupes eurent été retirées et les ministres renvoyés, la Convention se divisa en trois partis. L'un, qu'on appelait le côté droit, composé des amis de la monarchie, était faible non seulement par le nombre, mais aussi par la diversité des opinions. L'abbé Maury, le vicomte de Mirabeau, M. de Cazalès, et quelques autres joig^naient l'éloquence au courage. Mais leur opinion ne passait jamais, et leurs plus beaux discours étaient toujours hués par la multitude qui remplissait les galeries. Celle qui assiégeait les portes de l'Assemblée les huait à leur sortie. Le côté gauche, composé de quelques démocrates, forcenés de bonne foi, et d'un grand nombre de factieux, avait pour principaux orateurs Mirabeau l'ainé.