‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 13 sur 179 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

genre n'étaient jamais dites qu'en l'absence du comte. Pour lui, au contraire, il me parlait toujours de ma famille avec égards et se trouvait heureux, disait-il, d'avoir pu en adopter un rejeton. Il ne m'appelait jamais que Fîam (mon fils) et voulait que je l'appelasse atyam uam (mon père) .

Plus il mettait de délicatesse dans ses bienfaits, et plus j'étais sensible aux propos humiliants que sa femme et sa belle-sœur se plaisaient à tenir, moi présent. Mais, n'ayant pas le droit de m'en plaindre, je pensais que le seul moyen de les faire cesser, ou du moins de prouver que je ne les méritais pas, était de redoubler de soins et d'empressement près d'elles et des enfants de la maison. S'il était question de leur rendre de petits services, de faire leurs commissions, de ramasser ce qu'elles laissaient tomber, enfin de prévenir ce qu'elles semblaient désirer, j'étais toujours prêt. Leur plaire devint mon principal souci^ pendant que d'un autre côté je tâchais de profiter des leçons de mes maîtres, convaincu que ma mère n'était pas en état de m'en donner, et que ne les devant qu'à la générosité d'un parent éloigné, je serais doublement coupable si je n'en tirais aucun avantage.

Mon application, jointe aux caresses que je faisais à l'abbé Leconte, pour qui j'avais véritablement de l'amitié, me valait souvent des éloges. Cet homme avait de l'esprit naturel, et plus d'usage du monde que sa naissance et son éducation n'eussent dû lui en

procurer. Peu instruit, il avait une notion très imparfaite de toutes les connaissances et surtout peu de mœurs ; mais un extérieur fort décent et une figure douce et franche le rendaient attachant. Il causait souvent avec moi de ma position, convenait qu'elle n'était pas sans désagréments, mais me montrait d'un autre côté tous les avantages que j'en pouvais tirer dans la suite, pour mon avancement et ma fortune. La douce vie que je menais, les petits succès que je recueillais dans la bonne compagnie de Lunéville et plus que tout le goût passionné que Mlle de Lusancy et moi nous avions conçu l'un pour l'autre rendaient, malgré tout, ma situation fort heureuse. L'idée de la voir finir m'eût paru un malheur. Nous allions deux fois par semaine à la cour du roi Stanislas (1). La marquise de Boufflers et la famille de Beauvau y donnaient le ton. Elles y jouaient un grand rôle conjointement avec le comte de Tressan, Mme de Saint-Lambert et autres gens d'esprit. Dans cette société fort agréable, où la morale était trop relâchée, le ton restait excellent. Les ridicules d'autrui y étaient promptement saisis et plaisamment exprimés. Tout cela contrastait avec l'austérité de la maison Bercheny. L'innocence simple et ignorante des deux filles ainées et le mauvais ton de la mère

(i) M. Gaston Maugras a tracé dans son livre Tm cour de ÏAtné^ ville un piquant tableau de la société dont parle ici le comte Esterhazy.

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