CHAPITRE PREMIER
et de la tante étaient Tobjet des persiflages de la cour. La bonhomie du père y trouvait seule grâce. Aucun des autres n*y était épargné. L'ainé des garçons y passait pour un sot, le cadet pour un enfant.
Pour ma part, je bénéficiais de plus de bienveillance. A la cour, les personnes dont je parle m'adressaient souvent la parole. Elles paraissaient contentes de mes réponses. Une grande vivacité dans mes goûts, qui avaient déjà pu être remarqués, une grande mémoire, et le besoin qu'on eut d'une bouche dans la comédie des Femmes savantes, que cette société s'avisa de vouloir jouer, firent qu'on demanda à M. de Bercheny la permission d'aller chez la marquise de Boufflers où avaient lieu les répétitions. Il ne put la refuser, et quoique sa femme le désapprouvât, disant que je n'avais pas besoin d'aller à une si mauvaise école, que je serais déjà assez vaurien sans cela, il ne voulut pas se rétracter après s'être engagé. C'est ainsi que je fus admis dans ce monde aimable et élégant et que je m'y liai avec les trois sœurs Boufflers, Ghimay, Bassompierre, le comte de Sainte- Croix et tous ceux que j'ai déjà nommés.
La facilité que j'avais à apprendre des vers fut pour moi un mérite dans une société composée des meilleurs poètes du siècle. On imagina de faire jouer Nantne (1) par les enfants. La petite Boufflers, depuis
(1) Comédie de Voltaire.
Mme de Boisg^eiin, joua Nanine, Mlle Alliot joua la baronne, et je trouvai moyen de faire offrir le rôle de la marquise à Mlle de Lusancy, après avoir déterminé son père, ce qui était encore plus difficile, à permettre qu'elle acceptât. A cette occasion, la marquise de Boufflers fit une visite à Mme de Bercheny; elle loua sa voix et sa taille, et par cette démarche, la décida à donner aussi son assentiment. Mme de Bercheny fut invitée à assister à toutes les répétitions et même à y envoyer sa sœur, que le roi Stanislas n'avait même jamais osé recevoir à la cour, tant elle y eût été ridicule.
Ce fut vers la fin de cet hiver que le feu prit à Taile g^auche du château où nous log^ions. Beaucoup d'effets furent brûlés ou plutôt volés. Pour dédommag[er un homme qu'il estimait et aimait, le roi loua une maison sur la place Neuve où nous nous installâmes en attendant que le château incendié fût redevenu habitable. On décida que le comte, la comtesse et leurs deux filles aînées iraient passer l'été à Lusancy avec le chevalier. Mlles de Wiett et de Lusancy, l'abbé Leconte et moi devions rester à Lunéville pour surveiller les réparations du château et en disposer les appartements. Mlle de Wiett devait être la couturière, le prieur le tapissier et Mlle de Lusancy et moi nous devions leur servir d'aides.
L'hiver précédent avait été fort gai pour moi. Les répétitions des comédies, les bals masqués m'avaient