‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 15 sur 179 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

donné des occasions de faire des connaissances que je tenais à cultiver. Gomme on se couchait de très bonne heure à la maison, j'avais trouvé moyen de desceller un des barreaux de fer de ma fenêtre au rez-de-chaussée, et quand tout le monde était couché, j'allais parader chez mes nouveaux amis. Une de nos voisines surtout m'attirait, chez qui, presque tous les soirs, on me voyait apparaître. L'attachement qu'elle avait pris pour M. de Beaufort, jeune officier des g^ardes lorraines, lui fit trouver bientôt mes visites importunes; elle chercha à s'y dérober et à cet effet me conseilla de prendre dans la maison de M. de Bercheny ce que je ne pouvais chercher dehors sans me compromettre. Elle leva mes scrupules, me montra les facilités que j'avais, me rappela plusieurs circonstances que j'avais cru ne pas devoir mettre à profit, et me décida enfin à suivre une affaire à laquelle ma conscience répug^nait, mais dont mon âge et une préférence très marquée me faisaient désirer depuis longtemps le succès.

Nous ne nous apprîmes rien, Mlle de Lusancy et moi, en nous disant que nous nous aimions. Mais nous ne nous l'étions jamais dit, et cet aveu réciproque fut suivi d'un baiser bien tendre, que nous répétions toutes les fois que nous étions seuls.

Cette caresse innocente fut aperçue dans une glace par Mlle de Wiett; elle s'alarma des conséquences, et après avoir tenu conseil avec le prieur, il fut

décidé que le meilleur moyen de couper court à ces tentatives d'émancipation était de nous traiter en enfants, et de donner le fouet à chacun de nous dans nos chambres. J'avais quinze ans, Adélaïde quatorze. Nous dûmes néanmoins subir rbumihation de ce châtiment. Mais, il eut un effet précisément contraire à ce qu'avaient espéré nos juges. L'idée d'avoir été punis l'uD pour l'autre augmenta notre attachement, et en commençant à nous observer davantage, nous cherchâmes naturellement les occasions d'être seuls. On peut croire qu'elles se présentèrent souvent pendant le cours d'un été employé à meubler et à arranger une vaste maison.

Le comte et sa famille revinrent en automne, et s'établirent dans l'aile du château qu'ils habitaient avant l'incendie. Les distributions en avaient été peu changées. Un corridor fermé par une seule porte desservait les chambres de Mlle de Wiett et des trois demoiselles de Bercheny et une espèce de lingerie où logeaient des femmes de chambre. De l'autre côté, on avait fait un logement pour l'alné des fils et pour sa femme, s'il se mariait, et dans le double trois chambres entrant l'une dans l'autre pour le chevalier, le prieur et moi.

Un jour, Mlle de Lusancy, étant dans la lingerie,

entendit du bruit dans la chambre de sa tante. Elle

rda par une fausse porte, dont on avait feit une

(ire, et vit clairement le prieur donnant une

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