CHAPITRE PREMIER
leçon de physique expérimentale à la vieille tante. Elle s'empressa de me faire part de sa découverte, et je résolus aussitôt d'en tirer parti pour me donner plus de liberté. J'étais quelquefois sorti la nuit de ma chambre, tantôt sans quitter la maison, tantôt pour aller au bal masqué où à quelque joyeux souper, mais toujours avec la crainte d'être surpris par le prieur, sinon par le suisse qui était dans mes intérêts et m'avait promis de ne s'apercevoir de rien pourvu que je ne sortisse pas par la porte. Depuis la découverte de Mlle de Lusancy, je me g^ênai moins; j'affectai même de faire du bruit en traversant la chambre du prieur. Un soir, il m'entendit et m'interrogea pour savoir où j'allais. Je lui répondis que j'allais au bal. Il voulut se fècher, me demanda si j'étais fou ; je lui objectai que n'ayant pas dans la maison les mêmes ressources que lui, j'étais obligé de passer par une fenêtre pour aller les chercher. Il se troubla; je m'assis sur son lit et lui promis discrétion en sollicitant son indulgence. Le marché fut conclu, et il fut religieusement rempli de part et d'autre.
L'hiver fut très gai. Il y eut beaucoup de bals à la cour et chez le vieux marquis du Ghàtelet. Outre les comédies de société qui furent jouées par Mme de Boufflers, d'autres personnes de second ordre en jouèrent aussi. J'allais souvent aux répétitions. Je sortais seul en disant seulement où j'allais, et en tout j'étais très heureux. C'est durant cet hiver (1756)
94 MEMOIRES DD C" VALENTIN ESTERHAZY que je me suis enivré pour la première fois à un goûter chez M. S..., avec du vin muscat, ce qui m'a laissé un grand éloignement pour les vins doux.
A la fin du carnavai, je me brouillai avec Mlle de Lusancy. Je vis que je devais la plus grande partie de sa tendresse à la vivacité de ses sens et qu'elle s'attachait plus aux choses qu'aux personnes. Cela s'accordait si peu avec l'idée que je m'étais faite du sentiment, et me laissait voir tant de dangers dans la suite d'une liaison qui, au milieu de la plus grande ivresse, m'avait toujours laissé une sensation de répugnance et de remords, que je rompis absolument, sans rien changer à ma conduite extérieure, qui avait toujours été très décente, et me livrai à mes goûts avec d'autant moins de réserve que le prieur avait perdu le droit de les censurer. J'éprouvai à cet égard une petite mortification.
Il y avait parmi la société de second ordre qui jouait la comédie une très jolie personne, fille du garde de l'orangerie du roi. Je fis l'empressé auprès d'elle; elle sembla recevoir assez bien mes soins et je me hasardai à lui écrire une belle lettre pleine de tendresse et sûrement bien ridicule. C'était la première fois que j'écrivais en ce genre et j'en attendais le plus heureux succès, lorsque le surlendemain, étant au manège, je "■" "'■"'•■in de ceux qui étaient à cheval avec moi lirer e de sa poche et je reconnus une copie de la Tous n'étaient pas dans le secret de l'auteur