CHAPITRE DIXIEME
à côté de qui il était assis, et après un moment d'étonnement, il dit :
— Mais, je crois que c'est le comte Esterhazy.
— Lui-même, dit Fimpératrice. Allons, embrassezvous entre cousins.
Nous nous levâmes, et peu de temps après, les personnes qui viennent ordinairement à TErmitag^e arrivèrent. Parmi elles étaient le comte de Saint-Priest, à qui je dis Tobjet de ma mission, et qui n'en fut pas étonné; le comte Strogonof (1), que j'avais vu à Paris; Mme Protasof et ses deux nièces, que j'avais vues à Paris, et quelques autres hommes, ne faisant pas plus de quinze personnes avec les deux grands ducs, à qui Sa Majesté me présenta. Ils étaient en frac, avec leurs cheveux lâchés sans poudre. Pendant le spectacle, l'impératrice causa beaucoup avec moi. En sortant, Gobenzl me mena chez le comte Pouschkine (2), grand-maitre du grand-duc Paul, aujourd'hui empereur, pour qui j'avais une lettre du comte d'Artois. II me dit que le prince devait partir le lendemain pour Gatchina, et qu'il ne savait pas s'il me recevrait avant son départ, mais qu'il me le ferait dire le lendemain de bonne heure. L'ambassadeur me ramena à mon auberge; il voulait me conduire coucher chez lui
(1) Le comte Alexandre Strogonof, père du gënëral de ce nom, avait suivi la carrière diplomatique et était grand chambellan à la cour de Catherine.
(2) Le grand maître du futur Paul I*'^ fut le père de l'illustre poète Alexandre Pouschkine.
S18 MÉMOIRES DD C" VALENTIR ESTERHAZV ce soir même . Mais mon lit étant Mit à l'auberge et ayant besoin de repos, je lui promis d'accepter se$ offres pour le lendemain et le laissai aller.
Je reçus de bonae heure im billet de lui, qui me mandait que le comte Pouschkine lui avait foit dire que Son Altesse grand-ducale me verrait à dix heares avant d'aller à Oatcbina. Je m'y rendis. Le ^rand-dur me reçut dans son cabinet, me fit asseoir et parla avec rintérètle plus touchantde la situation où se trouvait la France. Il me congédia ensuite et je fus préseaté à la grande-ducbesse, au moment où ils sortirent pour monter en voiture. L'ambassadeur me fit faire mes visites, me présenta à toute la ville avec une çréce et une obligeance qu'il est difficile de trouver ailleurs. et qu'il a témoignée dans toutes les occasions, à tous les Français qui sont venus en Russie. Au reste, je dois rendre témoignage qu'il est impossible d'être mieux reçu dans un pays que je ne l'ai été en Russie, et j'ai éprouvé de tout le monde les politesses les plus recherchées à cet égard. Je ne parlerai plus de moi, et cette partie de cet ouvrage est destinée â rendre compte avec le plus grand détail de tout ce qui s'est passé relativement à notre révolution, et les pièces justificatives de ce que j'en dirai se trouvent dans la suite de ma correspondance avec les princes, dont ceci est un espèce de sommaire.
''*'"""' ^" princes était donc, à l'époque où j'arriourg, d'être mis en état d'entrer en