CHAPITRE ONZIEME
leur causait les plus vives inquiétudes. Le marquis de Lambert (I) avait été nommé pour résider près du duc de Brunswick, désigné pour commander les troupes autrichiennes et prussiennes. Mais il n'était pas initié aux projets des souverains ; on se bornait à lui donner des espérances vagues pour les princes, à lui recommander d'exiger d'eux une absolue inaction, jusqu'au momentoù on voudrait les employer. La Russie disait bien que les troupes qui marchaient en Pologne étalent destinées à se joindre aux armées coalisées. Mais ces troupes avaient une grande étendue de pays à parcourir; elles devaient s'attendre à trouver de l'opposition de la part des Polonais qui étaient armés, et cette opération occupait la Russie de préférence à tout le reste.
L'impératrice, à qui je témoignais un jour mes craintes sur la possibilité de voir de bonne heure, du moins, des troupes russes sur le Rhin, me répondit:
— Que voulez-vous? la peau est plus près que la chemise.
Le prince de Nassau, qui était venu à Pétersbourg et avait demandé le commandement des troupes russes qui devaient agir contre les iîictieux de France essuya un refus, sous le prétexte que ce n'était qu'
(1] Le gënéral marquit de Lambert émigré, ^lajt à Valmy dar l'éut-iuajordii roi de Pru»e, el pana eusuile au «errice de la Ruiiie où reita, el où ion Rit, qui y était entré aprèi 1iii,deTiDlliculenan( généra
dU MÉMOIRES DO C" VALENTIN BSTERHAZY
un général russe que Sa Majesté pouvait confier le commandement de ses troupes; tout n'annonçait rien de bon, lorsque fut publiée une déclaration du duc de Brunswick, en date du S6 juin, conçue dans les nieilleurs principes. Mais à Saint-Pétersbourg on trouva cette pièce prématurée et surtout écrite en termes trop violents ; elle pouvait faire un effet contraire à l'objet qu'on s'était proposé. L'impératrice, en la lisant, me répéta :
— Malheur au pays qui espère son salut des troupes étrangères !
Les dangers du roi et de la reine augmentaient cependant tous les jours, et c'est leur vie même qui était menacée, tandis que l'Europe se préparait à combattre la France, sans vouloir séparer le roi de la faction qui le privait de son autorité.
L'impératrice alla au mois de mai à Tsarkoié-Sélo» et m*y mena avec elle. Le prince de Nassau partit pour Goblentz avec quelque argent. Mais tout ce qui se passait rappelait la fable du Dragon à plusieurs tètes et, en supposant des succès dont on ne pouvait guère douter, on voyait, dans ces succès même des troupes étrangères, au moins autant de dangers que d'avantages pour la France. Pour moi, j'avais perdu tout espoir de voir marcher les Russes et je mandai positivement aux princes qu'ils n'y devaient pas compter.
Leurs inquiétudes s'augmentèrent de la suite donnée