‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 19 sur 179 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La joie d'avoir une compagnie à moi, le plaisir d'aller au régiment, de ne plus avoir des maîtres, de ^ ne plus dépendre enfin me fit oublier facilement les amusements que j'avais à Lunéville. J'attendais avec la plus vive impatience le moment fixé pour aller à Vaucouleurs, où le régiment de Bercheny était en garnison.

Jusqu'alors, je n'y avais fait que de rares apparition, une fois pour me faire recevoir officier, et une fois au camp de Riobemont, près de Metz. Ces voyages m'avaient inspiré le goût le plus vif pour mon métier, et pouvoir m'y livrer uniquement était l'objet de mes vœux les plus ardents. Enfin, le jour du départ tant désiré arriva et je ne regrettai pas de ne pas me trouver à la noce du comte de Bercheny avec Mlle de Baye, qui devait se faire après Pâques. Je ne songeais qu'au plaisir de monter à cheval, de manœuvrer, d'exercer mes recrues, enfin de me livrer aux devoirs de mon état, afin de pouvoir me distinguer à la guerre.

Je me trouvais très heureux d'être capitaine à dixsept ans, mais je sentais que ce ne devait être qu'un acheminement à de nouveaux grades, et comme à cette époque tout s'achetait dans le militaire et que je n'avais rien, je me disais qu'il fallait ou me faire tuer ou me faire assez remarquer pour qu'on s'écartât de la règle pour m'avancer, et qu'en attendant d'avoir de l'expérience je devais y suppléer par beaucoupd'activité, et être toujours le premier partout.

Ce principe, dont je me suis départi le moins possible dans ma vie, a été un des grands moyens de fortune que j'ai eus. Je vous recommande, mes enfants, l'activité comme la qualité qui convient le mieux à la jeunesse, la seule qui supplée à l'expérience et qui la fait plus tôt acquérir, enfin celle qui inspire te moins de jalousie, parce qu'il dépend de chacun de l'avoir, et celle qui excite le plus souvent des louanges, parce qu'elle semble avoir moins de mérite.

Nous partîmes de LunévîUe au commencement d'avril, et nous allâmes à Commercy, dont le comte de Bercheny était gouverneur. Nous y passâmes deux jours, qui me parurent bien longs, et enfin nous arrivâmes à Vaucouleurs, où le régiment était réuni pour choisir le détachement qui devait partir pour l'armée à la fin du mois.

Le lendemain de notre arrivée, le major de Wiett me reçut capitaine en présence du comte de Bercheny le père. Le fils, mon colonel, était arrivé à Paris pour son mariage. Je me plaçai à la tête de ma compagnie, et quand tous les officiers ftirent réunis autour de leur général, il leur demanda pour moi leur amitié, en m'exhortant à suivre leurs avis, à me laisser conduire par leur expérience, à imiter leur bravoure et à tâcher d'acquérir leurs talents militaires.

Il retourna coucher à Commercy, et moi je cons ma compagnie à Bigny-la-Salle, où était mon

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