‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 27 sur 179 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

et nous mimes en retraite. Mais à peine avions-nous fait cinquante pas, que nous aperçûmes un escadron du régpment de Bush hanovrien placé entre nous et nos troupes.

Nous avions de Tautre côté un ruisseau très escarpé qui nous séparait des montagnes. Dans cette position, nous dûmes nous former avec ce qui nous restait de nos piquets vis-à-vis cet escadron. Il s'ébranla pour nous charger. Nous fûmes culbutés dans le ruisseau. Pendant que j'étais en bas et cherchais un moyen d*en sortir, mon cheval fut tué sous moi. Je g^rimpai à pied, et trouvant de l'autre côté un cheval vide, je le montai, tâchant de rallier ce qui me restait de monde. Je n'avais plus que seize hommes sur cinquante, le reste avait été tué ou pris. N'ayant plus aucun espoir de rejoindre le fond du rég^iment, je pris le parti de chercher un chemin dans les montag^nes pour joindre la g^rande armée. Le bruit des canons que nous entendions se rapprocher nous faisait craindre que les événements de cette journée n'eussent pas été meilleurs pour elle que pour notre corps.

Enfin, je découvris un sentier qui nous conduisit au village de Bozkirchen, sur la crête de la montagne, qui avait été occupé par les volontaires de Flandres. Je pris de là le chemin de Minden. Je trouvai en route le régent de Hanovre qui se retirait, et je vis la plaine de Minden pleine de chariots, de troupes et de canons, tout en désordre et se dirigeant vers la ville.

Je fis de même et je la traversai vers dix heures du soir, exténué de fatigue, n'ayant rien mangue depuis la veille, et à cheval depuis trois heures du matin. De l'autre côté de la ville, je crus voir des hussards de mon régiment. C'étaient eux, en effet, au nombre d'environ deux cents, conduits par le comte de Bercheny et M. de Grave.

Ceux-ci me dirent qu'ils avaient été séparés du reste, pendant une charge que le régiment avait essuyée et qu'ils ne savaient pas sf les autres compagnies avaient pu passer les salines; qu'au reste, personne ne donnait d'ordre, et qu'ils s'étaient arrêtés là parce que ni hommes ni chevaux n'en pouvait plus, il avait bien fallu les laisser manger. Us avaient fait chercher des moutons dans un village et s'étaient mis dans un champ de blé pour y attendre des ordres. Je me réunis à eux, et après avoir mangé un morceau de pain et bu un verre d'eau-de-vie, je m'endormis tristement (1).

Le lendemain matin, on nous dit de rester les derniers en arrière-garde, ce que nous fîmes jusqu'à Gassel, manquant de tout, essuyant toute la journée des coups de fusil et des coup^ de canon, et perdant tous les jours du monde, mais n'étant pas suivis assez vivement pour être écrasés, d'autant que l'objet du

(1) On voit par ce récit de la défaite de Mioden, 1" août 1759, que le comte Esterhazy y assista sans se trouver au plus fort de la mêlée. Il en parle plus comme un témoin que comme un acteur.

Page 1