‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 29 sur 179 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Un détachement fut formé à Taide des hommes valides et de hussards de bonne volonté. M. de Parubzky le commanda comme lieutenant-colonel et Preny, moi et Simontis comme capitaines. Nous partîmes de Windeken et arrivâmes le même jour à Buzeck, aux ordres de M. le comte de Chabot, qui y était avec la Légpon royale qu'il commandait. Le temps que nous passâmes à Buzeck, nous formions une g[rand'g[arde tous les jours en face des ennemis, qui étaient à Spang^enberg^. Mais il n'y eut là que des tirailleries peu importantes. Cantonnés à Alt-Buzeck avec la Lég^ion royale, nos nuits étaient fort tranquilles. Au mois d'octobre, le général de Luckner (1) passa la Lahn du côté de Weilburç. L'armée française était campée à Kleinling^, près de Giessen. Il traversa sa communication avec Francfort, passa à Butzbach, où il s'empara des équipag^es du rég^iment de Nassau, et se dirigea sur Friedberç. Les détachements dont je faisais partie formèrent l'avant-garde du corps qu'on envoyait pour lui couper la retraite. Nous eûmes ordre de nous rendre à Butzbach, où l'Qn avait envoyé M. de Forai, brigadier, avec quelques piquets de cavalerie. Nous y arrivâmes le matin et fûmes placés, en

(1) Â cette époque, Luckner, qui était Bavarois de naissancei était au service de la Prusse. C'est comme général prussien qu'il prit part aux opérations de la guerre de Sept ans. En 1763, il passa comme lieutenant général au service de France, fut en 1791 promu maréchal et commanda les armées de la Révolution jusqu'après la campagne de 1792. Devenu suspect, il alla à l'échafaud le 5 janvier

attendant des instructions, sur le g^and chemin de Friedberg.

Il y avait à peu près une heure que nous étions postés, gardés par nos vedettes, quand je vis arriver un officier général cordon-bleu qui paraissait fort en colère. Il dit assez haut que sans doute il allait éprouver les mêmes difficultés de la part du commandant de ce détachement que des autres; qu'il n'avait jamais vu moins de volonté, surtout dans les troupes légères. Je l'entendis et donnai ordre de brider. Ensuite je courus à lui.

— N'allez-vous pas, me dit-il avec humeur, me dire aussi que vos chevaux sont rendus et que vos hussards n'ont rien mangé?

— Non, mon général, répondis-je. Et me tournant vers ma troupe, je criai : — Levez!...

Dans l'instant, elle fut à cheval; après l'avoir mise en bataille, je revins à lui et lui demandai ses ordres une seconde fois. Dans l'intervalle il avait demandé qui j'étais. Il m'appela par mon nom, loua mon activité, dit que c'était toujours comme cela qu'il fallait faire quand on était né pour avoir de l'ambition et qu'il rendrait compte de ma conduite à son frère. J'appris ainsi qu'il était le comte de Broglie (1), frère

(1) Frère du maréchal duc de Broglie sous les ordres duquel il exer(;a un commandement pendant la guerre de Sept ans. Il avait été ambassadeur en Pologne. On sait qu'il dirigea plus tard la diplomatie secrète de Louis XV. De nos jours, son descendant, le duc de Broglie, a mis son rôle en lumière dans le beau livre Le Secret du roi.

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