‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 52 sur 179 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

avait rien à faire cet hiver dans cette ville qui était dans un état de défense infiniment supérieur à celui de Tannée précédente, il me ferait avoir un congé de cinq mois pendant lequel je jouirais de mon traitement. Depuis ce temps-là, il avait été exilé, ainsi que son frère. Je m'étais adressé en vain à M. de Muy (1), qui commandait Tarmée. La mort du colonel de Bercheny m'avait fait oublier ma demande, lorsqu'à la fin de février, au moment ou j'y pensais le moins, je reçus mon congé pour aller à Vienne.

Mes amis me conseillaient de ne pas perdre un moment. Je me mis en route et pris le chemin par Mtilhausen, Gotha, Nuremberg et Ratisbonne. En arrivant à Ratisbonne^ j'y appris la mort du prince Esterhazy. C'était lui qui m'avait fait écrire par sa femme pour me faire venir. Sa mort me jeta dans une grande perplexité, car j'avais peu d'argent. Toute réflexion faite, je me décidai à continuer mon voyage. Arrivé A Vienne, je descendis chez la princesse veuve. J'y fus reçu à merveille. Mes autres parents : le prince Nicolas, qui revenait de son ambassade de Russie ; le comte François, qui a été depuis grand chancelier; le comte Joseph me firent l'accueil le plus tendre et m'accablèrent de bons procédés. J'eus une voiture et des gens pour me servir. Je trouvai de l'argent sur la table de ma chambre et je fus averti que mes oncles

(i) De )^VIix, comte de Muy, alors lieutenant génëral^ ministre de Ja Guerre et mar<^chal de France sous Louis XVI.

et ma tante s'étaient cotisés pour me faire une pension de quatre mille florins. La fortune me souriait et je me trouvai le plus heureux des hommes. Des succès dans la société vinrent augmenter mon bonheur. Le prince de Kaunitz (1) me traita avec bonté. Le comte du Ghàtelet (2) , depuis duc et qui a péri sous le fer des scélérats qui désolent la France, était alors ambassadeur. Il m'avait connu à Lunéville, où il venait voir son père, et à cette époque a commencé une amitié qui n'a fini qu'avec sa vie.

J'étais bien traité à la cour, bien vu dans le monde et je jouissais d'une aisance dont je n'avais jamais eu l'idée. Le comte François, mon oncle, fort attaché à la maison d'Autriche, ami intime de l'empereur François I*% me dit un jour que plus il avait d'amitié pour moi, plus il voyait avec peine un Esterhazy au service étranger; qu'il avait parlé à l'impératricereine du désir que toute la famille avait de me voir au service impérial et sollicité pour moi en Autriche un grade équivalent à celui que j'avais en France. La souveraine avait consenti à m'attacher comme colonel au régiment d'Emeric-Estherazyhussards. Mon oncle ajouta qu'il ne doutait pas de ma joie et de ma reconnaissance. Le grade de

(1) Chancelier d'État en Autriche, sous le règne de Marie-Thérèse, après avoir été ambassadeur à Versailles.

(2) C'était le fils de la marquise qui fut liée avec Voltaire et Saint- Lambert.

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