‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 53 sur 179 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

colonel, que je partageais en France avec plusieurs de mon âge, était bien d'un autre prix au service de Tempereur. D'ailleurs, en France, j'étais isolé, sans parents, sans autres connaissances que celles que j'avais feites à l'armée, tandis qu'à Vienne je me trouverais au sein de ma famille, qui par ses richesses et son crédit, pouvait m'aplanir le chemin de la fortune.

Ébloui par ces paroles, attaché à tous mes parents et surtout à lui par la reconnaissance, j'acceptai son offre en me réservant seulement d'en prévenir l'ambassadeur et de lui faire ma démission en lui exposant les motifs qui me déterminaient à la donner. Mon oncle me le permit. J'allai chez le comte M. du Ghàtelet. Mais celui-ci ne pensa pas comme mon oncle.

— Le service de France, me dit-il, ne peut se comparer à aucun autre pour l'agrément qu'il procure. La guerre ne peut plus durer; avec le sort que vos parents vous ont fait, vous pouvez comme garçon mener en France la vie la plus heureuse. Gomme colonel, pendant la paix vous n'avez que quatre mois de service par an. Les hivers vous pouvez les passer à Paris à vous amuser, à cultiver vos connaissances. Peut-être parviendrez- vous à y faire un mariage riche, au lieu qu'ici, à la paix, confiné dans un village de Bohême ou de Hongrie, vous aurez, tout au plus tous les deux ans, la permission de venir passer l'hiver à

Vienne, et cette demande trop souvent sollicitée vous ferait même tort. Vos parents sans doute sont très riches; ils vous logeront, vous feront quelques présents, mais vous serez dans leur dépendance, et vous ne pouvez guère vous flatter d'une grande fortune militaire, puisqu'elles sont aussi rares ici que communes en France. Il n'y a pas d'héritières dans ce pays, on épouse des filles sans bien ; ainsi cette ressource vous manquerait. D^ailleurs, colonel de bonne heure, si la paix se fait, vous n'aurez pas d'occasion de justifier cette préférence ; elle excitera force jalousie contre vous, tandis qu'en France, où votre avancement à été le prix de votre conduite et de quelques actions heureuses, vous vivrez avec ceux avec qui vous avez servi, et qui l'ont considéré comme une juste récompense plutôt que comme une faveur. Au reste, ajouta l'ambassadeur, c'est mon amitié pour vous qui me dicte ces observations. Enivré de vos succès ici, de l'existence de votre famille, il n'est pas étonnant que vous voyez l'avenir en beau. Mais je suis de sang-froid, je vous connais; quand vous serez à vous ennuyer dans un village, vous vous repentirez de n'avoir pas suivi mes avis. Pensez-y bien, et je ne recevrai votre démission que quand vous aurez fait vos réflexions.

Je retournai chez mon oncle très tourmenté, néanmoins ses caresses et la joie de me voir passer au service de son maître me déterminèrent. Il me dit

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