CHAPITRE QUATRIEME
opération de la guerre, et dans ce même moulin d'Arnembourg fût arrêtée la suspension d'armes, qui fut ensuite annoncée à Tarmée en même temps qu'elle recevait Tordre d'aller prendre des quartiers d'hiver en France.
La lég[ion eut Heningenpour g^arnison, et j'obtins alors un congé pour aller à Vienne. Je dus laisser tout mon équipage entre les mains de valets fripons. Ils le mirent au pillage ou le vendirent, de telle sorte que je n'en tirai presque rien. Mon chasseur me vola toute mon argenterie ; les gens de la cuisine, la batterie et le linge; des chevaux que j'avais achetés quatre-vingts louis furent vendus pour cinq ; d'autres suffirent à peine pour payer le fourrage qu'ils avaient mangé. Mais tout cela ne me faisait pas grand'chose. L'amour me rappelait à Vienne, et ce sentiment assez vif en moi était considérablement augmenté par un motif de reconnaissance.
En partant, j'avais reçu un portrait que je portais toujours avec les lettres de l'original dans une poche de côté de mon habit. Auprès de Friedwald, où les ennemis avaient jeté un poste de chasseurs, qu'on ne put déposter qu'en brûlant le château à boulets rouges, je reçus un coup de fusil qui brisa le portrait, mais qui, amorti par plusieurs papiers et par le cuir du portefeuille qui les renfermait, ne me fit qu'une légère contusion. Devoir la vie au portrait de celle qu'on aime me parut un si grand bonheur que tout calcul
no MÉMOIRES DU C" VALENTIN ESTERHAZIT
d'intérêt céda au désir de ne pas différer d'un jour d'aller porter à ses pieds toute ma reconnaissance. Je partis de Francfort au mois de novembre. La paix n'était pas encore faite entre l'empereur et le roi de Prusse. Des partisans prussiens étaient en course autour de Bamberg. Le prince-évêque voulut me retenir, mais inutilement. Je bravai tout, et arrivai heureusement à Vienne, où je fus parfaitement reçu de mes parents, de la cour, et surtout de ma maîtresse. J'y passai l'hiver le plus heureux du monde. Au printemps, mon oncle Nicolas me mena avec lui en Hong^rie, d'abord chez lui à Totis, ensuite à Papa chez son frère, évêqued'Erlau. Cette terre, ayant appartenu à mon grand-père, avait été confisquée au moment de sa proscription et donnée ensuite à son frère François, marié à une sœur de la maîtresse de l'empereur Joseph V\ L'évêque me dit qu'il y avait à Deruze, château dépendant de Papa, un vieillard qui avait servi avec mon çrand-père, qui lui était personnellement attaché, mais qui, ayant été blessé et pris à la bataille de Waag, s'était retiré à Deruze, et qu'il lui avait été donné un asile au château, d'où ses infirmités l'empêchaient de sortir. Sachant qu'il y avait à Vienne un petil^fils de son ancien chef, ce vieillard avait dit à mon oncle qu'il mourrait content s'il pouvais me voir. J'y fus; il baigna mon visage de ses larmes et me voyant vêtu à la hongroise, il me dit: