CHAPITRE QUATRIÈME
— Ce qui me plait en toi, c'est que tu n'as rien d'allemand.
Après une course de six semaines environ, nous revînmes à Vienne. J'y retrouvai une sœur de ma grand'mère Nig^relli qui était abbesse du couvent de Himmelspforte. J'assistai à son renouvellement de profession, et je dinai au couvent avec l'impératrice, qui assistait ordinairement à ces sortes de cérémonies.
Je ne pensais plus à quitter le pays de France. Je préférais le séjour de Vienne au monde entier; mais je sentais que je pourrais y passer beaucoup plus de temps en servant en France, que si j'étais au service de l'empereur. Et puis l'idée d'être à Paris quand je voudrais me flattait d'autant plus que j'étais entouré de gens qui regardaient le bonheur d'y aller comme le plus grand de tous.
Mes désirs se bornaient à ce que ma position n^éprouvàt aucun changement, lorsqu'au mois de juillet, des nouvelles de Paris annoncèrent une grande promotion. M. de Vallière fut fait maréchal de camp, et la Légion royale donnée à M. de Nicolaï, colonel de dragons, mon cadet, sous les ordres duquel je me trouvais. Ainsi, on me laissait comme colonel en second. Je croyais n'avoir plus d'ambition. La paix générale conclue, je n'avais plus pensé au militaire, ni à mon rang. Plusieurs de mes cadets avaient obtenu la croix de Saint-Louis. Il eût fallu aller à Paris pour la solliciter comme grâce, n'ayant pas l'ancienneté
i\t MEMOIRES DU C" VALENTÏN ESTERHAZY
voulue, mais y ayant plus de droits que plusieurs de ceux à qui on la donnait. Quelque désir que j'eusse de me la voir accorder, j'avais cédé au plaisir de rester à Vienne et je ne le regrettais pas. Mais le passedroit que j'éprouvais me fut vivement sensible.
Je m'étais attaché à la Légion royale; j'y étais aimé. La grande dépense que j'y avais faite pendant la campagne de 1762 m'y avait donné de la considération. Officiers et dragons, persuadés que je ne pouvais que succéder à M. de Vallière, qui ayant eu la même place que moi avait remplacé M. de Malfort, semblaient attendre le moment de la promotion avec impatience. Sur la nouvelle qu'elle était faite etqu'elle allait paraître, j'avais déjà reçu mille compliments, et non seulement, j'étais déçu de cette espérance, mais encore je me voyais préférer un cadet sur qui j'avais l'avantage de la naissance, qui n'avait servi ni aussi longtemps ni aussi bien que moi. J'allai trouver l'ambassadeur, et lui reprochai d'être cause que j'étais resté à un service où j'éprouvais un tel désagrément; je lui annonçai que j'allais le quitter et passer au service d'Autriche, avec le regret de n'avoir pas pris plus tôt ce parti.
Il m'écouta avec beaucoup de flegme, prit part à ma peine et finit par me prouver que mon plan était détestable. Quitter par humeur, c'était sortir par une mauvaise porte d'un service où, dans le fond, j'avais été bien traité, puisque j'y avais été fait colonel avant