CHAPITRE QUATRIEME
lui avait donnés, nous auraient fourni les moyens d'attendre la réponse. Enfin, elle avait arrangé tout son plan; les risques n'étaient que pour elle et les avantages pour moi.
Ce fut précisément ce qui m'empêcha d'accepter, et me donna le courage de résister à ses prières et à ses larmes. J'étais jeune et fort amoureux, elle était belle et pressante; mais je sentais les devoirs que m'imposaient l'honneur, et les reproches que j'aurais à me faire si ses parents étaient inflexibles. Le malheur de sa vie eût été mon ouvrage, comme la tache qu'une démarche de cette nature eût imprimée sur elle. Plus elle se compromettait, plus je crus devoir m'opposer à ce projet. J'aurais sans doute risqué ma vie pour elle, mais je ne voulais pas risquer son honneur. Un sentiment de moralité qui ne m'a presque jamais abandonné dans mes erreurs me donna le courage de la refuser, et je m'arrachai de ses bras, le désespoir dans l'âme, pour précipiter mon départ. La certitude d'avoir fait une bonne action calma les peines d'un voyage dont la fin devait être aussi pénible pour Tamour-propre et l'ambition que le commencement en était douloureux à mon cœur.
Je passai par Strasbourg, Besançon, et j'arrivai à Lyon. J'appris dans cette ville qu'on n'y avait pas vu M. de Nicolaï, qui devait la traverser pour se rendre à Annonay. Je désirais qu'il arrivât à la légion avant moi, afin d'être dispensé de le recevoir moi-même.
La phrase de la réception où j'aurais été obligée de dire : u De par le Roi nous obéirons à M. de Nieolaï « me paraissait un peu dure à prononcer. Je restai quinze jours à Lyon en l'attendant. J'avais trouvé dans cette ville des personnes que j'avais connues à l'armée, et j'y passai mon temps aussi ag^réablement que le permettait ma position. Mais, l'ordre que j'avais reçu de rendre compte de mon arrivée au ministre me fit craindre qu'en la retardant, je ne me fisse tort auprès de lui, surtout s'il entendait qu'elle précédât celle de M. de Nieolaï. Ces motife me déterminèrent à partir.
Je trouvai une consolation à mes peines de la manière dont je fus reçu par les officiers et les dragons de la Légion royale ; ils ne se cachèrent pas qu'au plaisir de me revoir se mêlait pour eux la douleur d'avoir un autre chef. Us annonçaient même de la haine pour celui qui allait le devenir, et cette expression de leurs sentiments aigrit tellement mon âme, que je pris la résolution folle et absurde de défier M. de Nieolaï et de me battre avec lui, avant d'être obligé de le recevoir. La Providence me retint heureusement au bord du précipice où j'allais me jeter. Elle me mit dans l'impossibilité de me perdre, ce que j'aurais fait inévitablement en mettant à exécution mon ridicule projet.
Le jour de la Saint-Louis, la légion de Soubise, qui était à Tournon, donna une fête où une grande