CHAPITRE QUATRIEME
partie des officiers de la Légion royale, dispersée dans des villages de Yivarais furent invités. Je ne pus pas me dispenser de m'y rendre ; j'en revins avec une forte fièvre, et deux jours après, la rougeole se manifesta. Il y avait trois jours qu'elle était déclarée quand M. de Nicolaï arriva. Il ne quitta pas le chevet de mon lit; j'éprouvai de sa part les soins d'un frère, et quand je fus en état d'entendre parler d'affaires, il m'exposa d'une manière si franche les raisons qui lui avaient valu son commandement, que ma haine se changea en intérêt, et qu'il me fut impossible de lui en vouloir.
Il était dépensier; il avait contracté des dettes à la tète du régiment de dragons que le crédit de son oncle, évéquede Verdun, ami intime du Dauphin père de Louis XVI, lui avait fait obtenir. Son père, très avare, refusait de les payer, alléguant qu'il avait déjà donné cent mille livres pour payer le régiment. En accordant au fils un régiment sans finance^ tel qu'était la Légion royale, on le tirait d'embarras. L'argent donné pour prix du régiment de dragons serait alors rendu, et pourrait être employé pour les dettes. Cette combinaison fut adoptée. Le duc de Ghoiseul qui voulait obliger le premier président de la chambre des comptes, dont il avait été content pour l'échange du duché d'Âmboise, s'y prêta. J'étais loin, personne ne prit mon parti, et je fus oublié. Un mot d'observation l'eût empêché, mais il ne fut pas dit.
Content des explications de Nicolaï, mais toujours choqué de devoir lui rendre compte, je profitai de ma convalescence pour ne pas rester à Annonay, et allai attendre aux campagnes voisines la réponse du duc de Ghoiseul. Elle fut telle que je la désirais : approbation de mon exactitude, espoir pour l'avenir, permission de venir à Paris, et désir de faire connaissance avec moi. Cette lettre n'était pas même du bureau, mais du secrétaire particulier du ministre. Je m'arrêtai encore quelques jours à Lyon, et j'arrivai à Fontainebleau où était la cour.
J'y trouvai beaucoup de mes connaissances de la guerre; je débutai à la chasse du roi, et soupai avec lui. La feue reine Leczinska me traita avec distinction, et se souvint de m'avoir vu enfant. J'éprouvai des politesses de tout le monde et M. le Ghoiseul me dit même un jour.
— Cherchez une place qui puisse vous convenir, et nous tâcherons de vous arranger.
M. du Chàtelet avait préparé mon arrivée par les lettres qu'il avait écrites à ses amies, entre autres à Mme la duchesse de Gramont, sœur du duc de Ghoiseul et qui avait un grand crédit sur lui. Elle me reprocha un jour chez son frère de ne pas aller la voir. J'y fus, elle me reçut fort bien; elle m'engagea à m'adresser à elle quand j'aurais trouvé quelque chose qui me convînt; qu'elle en ferait son affaire.
Ma mère était en ce temps-là au couvent de Saint-