CHAPITRE QDATIUEME lîS
il passerait par la Lorraine. Il me rappela des espiègleries de mon enfonce qu'on lui avait contées depuis que j'avais quitté sa cour, et j'attendis là le jour où les compag^nies détachées des trois rég^iments se réuniraient à Toul pour former le mien. M. de Ghamborant demanda un congre pour ne pas se trouver à un démembrement qu'il avait tâché d'empêcher (1). Sûrement, le 6 mai 1764 a été un des plus heureux jours de ma vie. L'existence d'un colonel propriétaire était la plus ag^réable dans le militaire de France ; de toutes les pertes que j'ai faites par la Révolution, celle de mon rég^iment m'a été la plus sensible. Il m'adonne des jouissances constantes pendant ving^-six ans. Il n'y avait pas un officier que je n'y eusse placé, pas un hussard que je n'y eusse vu arriver ; je les regardais comme mes enfants, je les aimais de même, il n'a fallu rien moins que des scélérats comme les frères Bouchotte (2) pour corrompre quelques officiers, et qu'on ait ôté du régiment Gorge, qui sûrement l'aurait préservé de la contagion. Mais Froissy n'était pas depuis assez longtemps au régiment pour en avoir la confiance, et il n'avait pas le nerf nécessaire pour l'enlever dans une circonstance aussi délicate. Au
(1) Malgré ce démembrement, le rdgiment de cavalerie hongroise^ acheté en 1761 par M. de Chamborant et auquel il a donné son nom, fut maintenu.
(2) L'un de ces frères Bouchotte, capitaine dans le régiment d'Esterhazy aux approches de la Révolution, fut, on le sait, ministre de la guerre en 1773, en remplacement du général de Beurnonville que Dumouriez avait livré aux Autrichiens.
Ct4 MÉMOIRES DU C" VALENTIN ESTERHAZY
reste la manière dont ont été traités les régiments qui ont passé au service étranger m*a un peu consolé de ce que le mien ne fut pas du nombre.
Mon rég^iment traversa Lunéville trois jours après «a formation. Il parada devant le roi Stanislas, par qui furent reçus à dîner les officiers. Nous allâmes tenir garnison à Phalsbourg^, d'où je ne partis qu'à la fin de l'été pour passer l'hiver à Paris.
Ce que j'aurais à raconter de la vie que j'y ai menée tiendrait plutôt du roman que des mémoires, et ressemblerait à ce qui arrive à tous les jeunes cens. On «est amoureux ou on croit l'être; on prend une tête «chauffée, Tactivité des sens pour de vraies passions. La moindre résistance est attribuée à un effort de vertu, et les faiblesses sont honorées du nom de sentiments. Mais, sexe charmant pour qui les hommes ne sont que trop injustes, quelles obligations ne vous ai-je pas? Si j'ai eu quelque succès dans la société, ils ne sont dus qu'au désir de vous plaire; c'est à vous que je dois mon attachement constant aux principes de l'honneur. Si mes sentiments sont devenus délicats, ce changement est votre ouvrage, et le goût que j'ai montré pour l'étude et l'application n'avait pour objet que l'espoir de vous paraître plus aimable.
Le commandant de Phalsbourg était M. de Silhac, beau-frère de M. Dubois, premier commis. Il savait que c'était malgré ce dernier que j'avais eu mon régiment, et il crut faire la cour à son beau-frère en tra-