‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 68 sur 179 · CHAPITRE QUATRIEME 1J · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME 1J

Cévennes. La route que je pris, impraticable aux voitures, était très bonne et pittoresque. Elle se déroule à travers des vallons riants, arrosés par des ruisseaux aussi rapides que limpides, des plateaux arides. A la descente, se succèdent des zones très différentes, les unes plantées de chênes verts, les autres de châtaigniers, puis des vig^nes, des oliviers; enfin, au milieu <les rochers, des buissons d'arbousiers couverts de fruits, et partout les herbes les plus odorantes.

On admire Tindustrie des hommes qui, dans un pays montagneux, ont su fixer Tabondance par la culture. Les eaux sont dirigées de manière à arroser de petites prairies qu'on fauche plusieurs fois par an, et avec la terre fixée entre des rocs que la poudre a fait se séparer, on forme une espèce de caisse où croissent des mûriers dont la feuillée, en nourrissant des vers à soie, fait la richesse d'une contrée qui eût été la plus heureuse de la France, si elle n'eût pas servi d'asile à une religion persécutée, que le faux zèle de Louis XIY a voulu réunir à la dominante à coups de sabre et de fusil.

Il y avait dix-sept ans que j'avais quitté ces montagnes. J'éprouvais un plaisir vif à les revoir; je n'y connaissais plus personne, mais j'étais connu de tout le monde. J'y revis ma nourrice, les camarades de mon enfance, les lieux où j'avais porté mes premiers pas et qui avaient fixé mes premiers regards. C'est une réjouissance vive dont on ne peut pas se rendre

compte et que Saint-Lambert a si bien décrite dans une épitre qui commence par ce vers :

Je revois donc les bords où le ciel m'a fait naître...

Je quittai le Vigan avec regret au bout de quinze jours. Je devais me trouver à Glermont pour l'arrivée de M. de Poyane, mon inspecteur, et je n'avais que le temps du retour. Je partis avec Tespérance de revenir Tannée suivante. A mon arrivée à Glermont, je reçus une lettre de M. de Poyane qui me mandait qu'obligé de rester à Saumur où étaient les carabiniers qu'il commandait et qui devaient paraître à Gompiègne l'année d'après, il avait été dispensé de se rendre à Glermont pour inspecter mon régiment. Il me faisait encore savoir que j'étais autorisé à procéder moi-même à l'inspection, à la seule condition de venir ensuite lui en rendre compte, pour qu'il pût faire le travail avec le duc de Ghoiseul. Très aise de cette commission, qui témoignait de la confiance qu'on avait en moi, je partis à cheval, l'opération faite, avec M. de Kleinenberg, mon lieutenantncolonel, pour aller à Saumur par la Marche et la Touraine.

A Saumur, Mme de Poyane, qui y était, avait attiré beaucoup de monde de ma connaissance : Mmes de Gourteille, de la Suze, de la Rochefoucauld, avec leurs filles, et une partie de la noblesse du voisinage. Le séjour que j'y fis se passa en fêtes militaires et en

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