‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 76 sur 179 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

sance et son rangf lui donnaient entrée aux assemblées; mais hors de là et du spectacle, on ne la voyait nulle part.

J'avais laissé un billet à sa porte, et ne Tavais pas encore rencontrée lorsque je l'aperçus au théâtre. J'allai la saluer dans sa log^e. Elle profita d'un moment où nous étions seuls pour m'assurer qu'elle n'avait jamais aimé que moi, et que mon absence était l'unique cause de ses torts, d'ailleurs bien exagérés. C'était, ajouta-t-elle, parce qu'elle m'avait su à Vienne qu'elle y était venue. Je la crus et devins l'esclave de ses volontés et de ses caprices. Je dus pour lui plaire cesser de voir les personnes dont elles n'était pas contente, et fréquenter des sociétés où je n'étais jamais allé, et que l'usage de Vienne interdisait aux personnes de la première noblesse. J'encourus de la sorte le blâme des uns et la compassion des autres. Enfin, après avoir constaté l'empire qu'elle exerçait sur moi, elle affecta tant de préférence pour un autre, que je cessai de la voir chez elle, et tachai par une gaité affectée de faire bonne mine au mauvais jeu. Ma conduite parut la laisser indifférente. Elle affecta d'aller partout avec mon rival, et de ne pas me faire l'honneur d'un regard. Mais cette manière d'être de sa part amena tout le monde de mon côté. On me félicitait d'avoir secoué une indigne chaîne, et l'opinion publique me dédommagea de ce que j'avais perdu du côté du plaisir.

ikt MÉMOIRES DU C" VALENTIN ESTERHAZY

Alors, elle voulut prouver que je ne lui avais échappé qu'autant qu'elle Tavait voulu. Elle me recherchait partout, se mettait à côté de moi à table quand même je m'efforçais de l'éviter, traitait durement en ma présence celui à qui je semblais avoir été sacrifié. Enfin, un jour sa mère, à qui notre première liaison avait fait beaucoup de peine, se réunit à elle pour me rattacher. C'était à la veille de leur départ pour Mannheim. Elle me confia qu'elle craignait la tète de sa fille et la complaisance bête du mari. Puisque je devais retourner en France, je lui rendrais le plus grand service en partant en même temps qu'eux. Ayant un réel ascendant sur sa fille, je l'empêcherais de commettre des étourderies qui partaient plutôt de sa tête que de son cœur et qui la faisaient croire coupable quand elle n'était que légère.

Je m'en défendis, en alléguant l'incertitude où j'élais quant à la date de mon départ, et la nécessité de prolonger mon séjour à Vienne autant que possible, qui m'obligerait ensuite à faire la route d'une traite pour arriver à l'expiration de mon congé. Bref, je donnai toutes les raisons que je pouvais alléguera une mère qui semblait se contenter de s'en affliger sans pouvoir y faire des objections solides, lorsque sa fille entra :

— Vous ne pouvez pas, dit-elle, ne pas partir avec moi. Je vous attendrai, car je veux partir avec vous. J'irai comme vous voudrez, la nuit, le jour,

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